Henri POUILLOT
Guerre d’Algérie, Colonialisme...
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Intervention du 23 Février 2006

Au titre de coordonnateur du "Collectif du 23 février" j’ai été chargé d’intervenir devant l’Assemblée Nationale le 23 février 2006. Voici le texte de mon intervention.

Article mis en ligne le 11 juin 2010
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Il y a un an juste, le 23 février 2005, une loi scélérate, une loi de la honte était publiée.

Officiellement prévue pour porter réparation aux victimes des guerres coloniales, presque en catimini, une série d’articles les 1, 2, 3, 4 et 13 en particulier y font l’apologie du colonialisme.
C’est donc dans cette logique, pour légaliser et figer dans le marbre, cette conception du colonialisme, que cette "odieuse" loi du 23 février 2005 a été votée. Le fameux article 4 a certes galvanisé les réactions d’hostilité, tant il était honteux, révisionniste… mais ceux qui suivent ne sont pas non plus acceptables. Par exemple l’article 1 dit : "La Nation exprime sa reconnaissance aux femmes et aux hommes qui ont participé à l’œuvre accomplie par la France dans les anciens départements français d’Algérie, au Maroc, en Tunisie et en Indochine ainsi que dans les territoires placés antérieurement sous la souveraineté française…", l’article 2 : veut légaliser le 5 décembre, pour "rendre hommage aux combattants morts pour la France en Afrique du Nord". Mais ils ne sont pas morts pour la France, ils sont morts pour tenter de maintenir le joug colonial, face à un mouvement d’indépendance. De plus cette date n’a aucune référence historique, elle n’a été retenue que parce qu’elle était libre sur l’agenda du Président de la République pour inaugurer le mémorial du Quai Branly rendant hommage aux soldats français morts pendant cette guerre d’Algérie. Heureusement encore que ce ne fut pas le premier Avril !! L’article 3, lui, propose : "Une fondation pour la mémoire de la guerre d’Algérie,…" : la gégène ou les bombes au napalm seront-elles au centre des expositions ? L’article 13 réhabilite l’activisme de l’OAS, et pour bien se faire comprendre le Gouvernement désigne dans la commission d’indemnisation Athanase Georgopoulos l’un des anciens dirigeants de cette organisation factieuse, cet exilé pendant près de 10 ans en Espagne franquiste pour échapper à la prison française, et qui pourra ainsi examiner son propre dossier.
Cette loi comporte une carence grave sur deux autres plans :
- Un certain nombre de harkis sont exclus de l’indemnisation parce qu’ils n’ont pas "réintégré" à temps la nationalité Française.
- Cette loi ne prend toujours pas en compte ceux qui ont été condamnés pour être l’honneur de la France en s’opposant aux guerres coloniales, et pour ne citer que quelques uns : Henri MARTIN, Le Général de BOLLARDIERE, Alban LIECHTI, Noël FAVRELIERE, René ROMANET, Hélène CUENAT, Gaston FANTON, Antoine MEUNIER, et bien d’autres, qui ont, soit refusé de pratiquer la torture, organisé le blocage de l’envoi d’armes en Indochine, refusé de porter les armes contre les frères algériens, soutenu les manifestations de rappelés refusant de partir faire la Guerre d’Algérie, déserté, soutenu l’idée d’indépendance de l’Algérie… Contrairement aux factieux de l’OAS, ils sont toujours condamnés, parfois graciés, ils n’ont été ni amnistiés, ni n’ont recouvré touts leurs droits (en particulier pour la retraite). Même si à titre posthume pour certains (pour leurs familles, leurs enfants, leurs amis… cela reste important) la Nation leur doit réparation.
Pour toutes ces raisons, cette loi est inacceptable et doit être abrogée complètement. Par contre des dispositions doivent être prises, sans aucune de ces références tendancieuses à une période douloureuse, mais réglant correctement l’ensemble des "réparations" aux victimes de ces sales guerres coloniales, de TOUTES les catégories de victimes, que ce soit sur le plan financier comme moral et psychique.

Il n’est quand même pas inutile de rappeler que le colonialisme ne fut qu’une forme légèrement édulcorée de l’esclavage ou le droit de vie et de mort, la commercialisation des hommes n’étaient certes plus systématiques, mais une machine tout aussi infernale basée sur les conceptions même du racisme le plus odieux à savoir que les conquérants considéraient les autochtones comme des sous-hommes, et que les richesses des pays occupées étaient pillées. Je voudrais donc à ce moment, relever l’épisode Frèche, ce maire de Montpellier qui siège dans cette assemblée et vient de tenir, il y a quelques jours, des propos inqualifiables à propos des harkis. Les colons dans les "belles années" du colonialisme qualifiaient d’indigènes les exploités, ils n’osaient pas les traiter de sous hommes, seuls les nazis ont utilisé ces propos pour justifier les génocides commis. Certes le PS a demandé à son élu, de s’excuser, ce qu’il a quand même fait de façon formelle à la presse, mais il n’a pas été condamné ni sanctionné par son parti. Les harkis ont été également des victimes du colonialisme dans la très grande majorité des cas parce que certains ont cru à un avenir dans la France, d’autres ont été contrains, mais ceux qui se sont retrouvé en Métropole, après l’indépendance, souvent parqués dans des camps qui avaient été utilisés pour des internements de sinistres mémoire 15 ans plutôt ont été victime de racisme, de discrimination encore plus atroces que leurs autres frères Algériens parce qu’ils n’ont jamais été acceptés comme Français en France, et ne sont plus Algériens en Algérie. Un colloque avait lieu cet après midi à Jussieu qui évoquait cette question un autre aura lieu le 4 mars qui approfondira 50 ans de cette histoire.
Mais après avoir "décortiqué" les aspects "techniques" de cette loi, il faut s’interroger pourquoi elle a pu voir le jour quels sont ses fondements idéologiques. Le colonialisme, son corollaire du racisme, et l’immigration forment un tout, pour le pouvoir, décliné sous des attaques de fait convergentes contre les droits de l’homme. Les prochaines échéances électorales vont être axées sur la peur de l’immigration, c’est clairement annoncé. Nicolas SARKOZY a donné le la dans ce domaine depuis des mois, en lançant avec une virulence jamais connue une campagne pouvant être considérée sur certains aspects comme empreinte d’une certaine xénophobie. En 2002, le débat sur le "sécuritaire", avec la peur subconsciente distillée d’une insécurité avait porté ses fruits en créant le séisme politique amenant l’extrême droite au second tour des présidentielles. L’UMP, avec l’évolution de ses postions se radicalisant et se rapprochant étrangement de celles du Front National veut créer un climat similaire qui lui soit propice, en amalgamant la notion d’immigration avec celles de danger, d’insécurité et en y incluant sans cesse les français dont des ascendants ont des origines des anciennes colonies comme des immigrés, devant garder ce statut de génération en génération, pour la simple raison, que leurs parents furent des indigènes aux droits limités, et qu’ils ont eux aussi une peau parfois un peu mate ou colorée, des prénoms qu’on ne trouve pas sur le calendrier des saints à fêter.
Depuis plusieurs années ans on assiste à des actions significatives pour tenter de redonner au colonialisme une image respectable. Assez discrètement, dans diverses villes de France, comme par exemple des Stèles à la gloire des anciens tueurs de l’OAS (Perpignan, Marignane,…) des noms de rues (Wissous, Toulon…) honorant des factieux de l’OAS comme Raoul SALAN… surgissent. Des Mémoriaux sont en gestation à Marseille, Perpignan, Montpellier, Paris… pour mettre en valeur l’histoire de l’immigration en France, l’Outre-Mer. Le point commun c’est que, presque à chaque fois, ce sont des maires ou élus UMP qui en sont les responsables, les fervents défenseurs.

Le témoin que je suis de la guerre d’Algérie, présent pendant les 9 derniers mois de cette sale guerre dans la Villa Susini à Alger, Villa de si triste mémoire, ne peut que se révolter quand il entend des apôtres vanter les bienfaits du colonialisme. A ce moment là tout FSNA (français de souche nord africaine) l’expression du moment, pouvait être arrêté et conduit dans les caves de cette villa puisqu’il était potentiellement un fellagha, on employait pas le mot terroriste, mais à la rigueur "bougnoule", "raton", "crouille" et bien d’autres termes tout aussi méprisants, humiliants. Aujourd’hui dans la série des 12 caricatures, sujet d’actualité de ces derniers jours, le MRAP ne poursuit que celle qui propose ce même type amalgame musulman = islamiste = terroriste, cette démarche qui peut mener aux pires conséquences, comme l’histoire nous l’a montré. Les tortures, les viols, les crevettes Bigeard, les corvées de bois, les villages rasés au napalm,… et autres exactions commises sont des crimes contre l’humanité, est-ce cela le rôle positif de la présence française en outre-mer ? Le pouvoir, malgré les démarches du groupe des 12 lui demandant en octobre 2000 une condamnation par la France de la torture pendant les guerres coloniales n’a toujours pas répondu. Certes le Candidat Chirac avait annoncé en avril 2002 que la France devait intervenir dans les instances internationales pour renforcer la législation internationale dans ce domaine, mais cette promesse, comme celle de réduire la fracture sociale est restée enfermée dans les coffres-forts de l’Elysée. Pire, les officiers issus de Saint Cyr, l’élite de l’Armée Française, demandent officiellement en avril 2004 un cadre juridique à la torture en France, malgré l’intervention de près de 30 organisations l’interpellant le Chef de l’Etat, malgré la nouvelle intervention de Nicole Borvo à ce sujet le 2 juin dernier, c’est le silence complet. Il ne faut donc pas s’étonner ensuite des pratiques dévoilées, en Côte d’Ivoire, commises par des responsables militaires qui se sentent donc de fait couverts par ce silence complice. Sans une réaction publique dénonçant cette exaction, la "Grande Muette" aurait certainement couvert ce crime. Comme aux Etats-Unis, dans les cas de torture avérés en IRAK, ce ne sont pas les ministres qui sont poursuivi en justice pour leur responsabilité dans les crimes commis contre l’humanité, par leur laxisme ou leur tolérance, mais les exécutants. La position le l’Ambassadeur français en Algérie estimant que les massacres de Sétif sont "une tragédie inexcusable", est certes une avancée de la reconnaissance de la responsabilité de la France, mais elle est insuffisante. Le Ministre Douste Blazy doit se rendre prochainement en Algérie, dit-on, maintenant que l’hypothèque de l’article 4 est levée, pour relancer le processus de traite d’Amitié Franco - Algérien. Évidemment que nous y sommes favorable, mais cela n’est possible que si une condamnation des crimes contre l’humanité commis au nom de la France est prononcée de façon claire, sans ambiguïté. Le respect des droits de l’homme ne peut pas être mis en balance avec un contrat aux odeurs de gaz ou pétrole algériens.
La France doit regarder son passé colonial avec un esprit critique, et corriger les séquelles qui en perdurent. Par exemple les discriminations de toute une partie de la population pour ses origines des pays coloniaux doivent cesser au plus vite. L’expression : jeune ou français "issu de l’immigration", est intolérable, parce qu’elle ne vise que ceux dont des ascendants viennent d’Afrique Équatoriale ou du Maghreb (y sont parfois assimilés ceux de la Guyane ou de la Réunion…) et dénie, de fait, la qualité de français à part entière à cause de la couleur de sa peau ou la consonance de son nom ou prénom. Et, pour ces motifs racistes, il se trouve rejeté pour un stage, un emploi, un logement, même une entrée dans une boite de nuit… Cette incrustation de cette culture coloniale dans le plus profond des subconscients, discriminant, humiliant toute une partie de la population est le creuset d’une poudrière de révolte prête à exploser au premier incident, comme à Clichy. Comme les mesurettes gouvernementales ne peuvent qu’aggraver la précarité de ceux qui étaient déjà les plus précaires, les risques de nouvelles explosions sont à craindre.
Les nouvelles mesures Sarkozy sur l’immigration qui vont venir prochainement en débat au parlement sont une honte pour la France. Elles vont consacrer des "clandestins" à vie, sans régularisation possible de leur situation. Sur notre territoire vivront (tenteront de survivre) des hommes à qui on va refuser à vie la simple dignité de travailler honnêtement pour vivre, élever leur famille. Le droit d’asile, une fierté de la France d’accueillir un certain temps ceux qui sont menacés dans leur vie pour le combat démocratique le combat pour la liberté de l’homme, va être définitivement révolu. L’amalgame entre les anciens immigrés, les "issus" de l’immigration, les nouveaux immigrés, les immigrés en situation "irrégulière" présentés comme un danger pour la France est un déni aux droits de l’homme. Sarkozy et le Gouvernement de De Villepin désigné par Chirac veulent instituer en France sinon des esclaves modernes pour le moins des Indigènes à vie sur le territoire français. Les capitaux et ceux qui les possèdent peuvent s’expatrier, fermant les entreprises, pour les rouvrir ailleurs, là où l’exploitation est encore plus "rentable", mais les hommes n’auraient pas le droit de circuler ?
Avec l’approche de la date anniversaire de la publication de cette loi de la honte, la mobilisation de l’opinion publique grandissait de jour en jour. La Majorité UMP et le Président de la République sentaient bien que le débat de fond, sur la nature du colonialisme gagnait du terrain. Le rassemblement de centaines d’organisations, révoltées par cette apologie du colonialisme, face à quelques centaines de nostalgiques démontrait bien l’urgence de plus de réalisme. Mais cette reculade du pouvoir, n’est pas une capitulation. Même si cette phrase ignoble disparaît de l’article 4 (surtout qu’il semblerait qu’elle soit conservée en directive), c’est certes très positif, mais c’est très insuffisant. Un débat profond dans la société française sur cette question du colonialisme doit se poursuivre. C’est indispensable pour la mémoire, sans hiérarchisation des passés, pour permettre à chacun des citoyens vivant en France la construction de son identité.
Un premier recul a été imposé au pouvoir politique par le mouvement d’opinion publique condamnant la loi du 23 Février 2005, il reste maintenant à tout faire pour que le colonialisme entre et reste au musée de l’histoire. Espérons que nous sommes assez près de l’hémicycle de L’Assemblée Nationale pour que les parlementaires entendent notre appel pour l’abrogation de cette loi de la honte. Le combat pour les droits de l’homme reste d’une réelle actualité, et si nous voulons que les mots LIBERTÉ, ÉGALITÉ, FRATERNITÉ écrits aux frontons de nos mairies gardent un sens, une très forte mobilisation citoyenne est encore indispensable.

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