Henri POUILLOT
Guerre d’Algérie, Colonialisme...
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Un document de 1957 authentifie le récit d’Esmeralda publié en 2004
Par Philippe Bernard dans "Le Monde" du 18-03-2005
Article mis en ligne le 27 septembre 2015

par Henri POUILLOT
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Pendant près de cinquante ans, Esmeralda n’a rien dit. Trop de douleur, trop de raisons d’exister, d’agir. Et puis le temps a fait son œuvre. Ses tortionnaires de 1957 sont devenus "généraux", "députés européens", ou "coulent une vie paisible", alors qu’à l’époque, elle avait transmis leur nom à la commission censée enquêter sur les atteintes aux droits de l’homme dans l’Algérie française "pour qu’ils soient sanctionnés". En vain. En 2004, la dame âgée, mais toujours vive, s’est décidée à exhumer les cahiers d’écolier sur lesquels elle avait raconté son calvaire, à chaud, en 1957. Pour que l’on sache.

Sous le titre "Un été en enfer" (Exils éd.) et à l’abri d’un pseudonyme hugolien, elle a fini par livrer son drame aux jeunes générations en 2004 (Le Monde du 28 octobre 2004). Proche du Particommuniste algérien et des réseaux d’aide au FLN, Esmeralda
un pseudonyme a été arrêtée le 6 août 1957, en pleine bataille d’Alger, emmenée
" à l’école Sarouy, rue Montpensier ", et immédiatement torturée à l’électricité pour lui faire avouer qu’elle avait aidé un "fellaga".

Quatre jours de sévices et de sadisme sur des bancs d’écolier, à deux pas de l’école de filles qu’elle a elle-même fréquentée. Dans une chaleur étouffante, des paras, en caleçon et maillot, ou torse nu, qui multipliaient les humiliations. Des hurlements couverts par la musique, des odeurs de sang, de dysenterie, des corps suppliciés, la mort sur les visages. Et aussi, surtout, ces décharges électriques qu’elle a endurées, jusqu’à ce qu’un jour, elle finisse par "avouer " qu’elle avait " soigné R. S. ". Enfin, la détention, plus d’un mois durant, au camp de Ben Aknoun, à Alger.

La plume est ferme, précise, sans fioritures. L’écriture oscille entre procès-verbal, récit sensible, et même poésie, lorsque l’humain sourd au milieu du cauchemar.

Si elle s’est décidée à franchir le pas de la publication près d’un demi-siècle plus tard, Esmeralda explique que c’est pour "secouer l’hypocrisie" d’une France prompte à donner des leçons de droits de l’homme à la terre entière, alors qu’ " elle n’a cessé d’occulter ses dérives nauséabondes ". C’est aussi parce qu’elle ne supporte pas de voir des enfants d’Algériens impliqués dans des agressions antisémites. Elle veut que cette "minorité, ces jeunes fanatisés" sachent qu’elle, "juive berbère", a partagé les souffrances de leurs aînés, "qui donnèrent leur vie pour libérer leur pays de l’asservissement colonial".

Son Été en enfer apporte un témoignage terriblement réaliste sur les méthodes utilisées par les paras français à l’école Sarouy. Le récit vaut aussi parce que, bien qu’inédit, il n’est pas reconstruit postérieurement : il reproduit le texte rédigé sur le vif par la jeune militante, peu après sa libération.

De son manuscrit originel, Esmeralda n’a gommé qu’un élément : le nom de ses tortionnaires. Encore ne l’a-t-elle fait que partiellement, d’une façon telle qu’acteurs et victimes de cet épisode puissent les reconnaître. "Le lieutenant Schm., grand brun à lunettes d’environ 35 ans" tient le premier rôle dans la tragédie vécue par la jeune femme.

" VENIMEUSES TIRADES "

De l’identité complète du "lieutenant Schm. ", Esmeralda ne veut rien dire de plus. Mais la liasse originelle de son récit la dévoile. Elle a été retrouvée dans les archives de l’année 1957 d’Hubert Beuve-Méry, fondateur du Monde, conservées par la Fondation nationale des sciences politiques à Paris. "Schmidt -et non Schmitt-, est-il écrit dans ces archives, fit un petit signe aux deux hommes, dans mon dos. Aussitôt on me fit lever. L’un d’eux (...) saisit ma main droite : il plaça un fil électrique
autour du petit doigt. Un autre à l’orteil de mon pied droit. J’étais interdite : jamais je n’aurais cru en venir si vite à la torture -la scène se passe immédiatement après son arrestation- . Il s’assit sur un tabouret et une magnéto sur les genoux, m’envoya les premières décharges électriques. Froidement, les deux lieutenants suivaient l’opération. Les premières secousses furent telles que je tombai à terre en hurlant."

Le nom du lieutenant " Schmidt " apparaît à de nombreuses reprises dans ce texte dactylographié, conservé dans un dossier orange, intitulé " Algérie 1957- émoignages tortures ". Un texte anonyme qui, sur 41 pages, est conforme, à quelques détails près, au livre Un été en enfer.

On y retrouve par exemple l’obsession de lui faire avouer qu’elle a "soigné R. S ", un militant du FLN : "Le lieutenant Schmidt que toute "justification politique" mettait hors de lui, tint à actionner la magnéto lui-même", est-il encore consigné dans les archives" "Alors tu es une jeune communiste ? Eh bien, je vais te montrer ce qu’ils m’ont fait tes copains d’Indochine." Et, saisissant l’appareil des mains de Babouche, il m’envoya plusieurs décharges, accompagnées de venimeuses tirades sur les
communistes, le FLN, les maquisards." Sortie de l’enfer, sur les conseils d’un ami journaliste, Esmeralda adressa son manuscrit à de nombreuses personnalités comme le général de Gaulle, François Mauriac, Jean-Paul Sartre, Maurice Clavel et Hubert Beuve-Méry. De chacun, elle reçut une lettre d’où il ressortait qu’aucun ne
doutait de la véracité de son récit.

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