Henri POUILLOT
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Radicalisation : "Le piège des idéologies de la haine"
Interview de Rachid Benzine, islamologue, à Toutes les Nouvelles.
Article mis en ligne le 12 mars 2015

par Henri POUILLOT
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Rachid Benzine habite à Trappes, connait bien cette ville, son évolution, et son expérience du dialogue inter-religieux et de défenseur de la laïcité est intéressante pour analyser ces situations dramatiques

Selon la préfecture des Yvelines, avec deux cents départs pour la Syrie et l’Irak, le département serait l’un des plus touchés de France. Récemment, quatre jeunes de Trappes sont partis. L’un d’entre eux serait décédé et les trois autres auraient été incarcérés en Turquie à la suite d’un accident de voiture.
La municipalité étudie actuellement plusieurs réponses à apporter aux candidats au départ. De leur côté, les habitants envisagent également de monter des collectifs pour mieux encadrer cette jeunesse désabusée.

Entretien avec Rachid Benzine, un “enfant de Trappes”, aujourd’hui spécialiste de l’islam.

- Peut-on vraiment parler d’islam quand des jeunes partent ainsi combattre pour des organisations terroristes ?
Ce que nous avons, ce sont d’abord des jeunes, de France, de Belgique, du Maroc, etc, qui ont décidé de partir au secours de populations musulmanes – en Syrie, en Irak – qui sont victimes de crimes de masse. Ils ont vu des images des exactions commises contre ces populations civiles ; ils ont été bouleversés et ils ont voulu donner du sens à leur propre existence en partant mettre leur vie au service d’une cause qui leur est apparue juste. Gardons-nous de faire trop vite l’amalgame avec ceux qui, comme les frères Kouachi et Amedy Coulibaly, ont choisi de commettre délibérément des attentats de type terroriste. Ces jeunes, parfois très jeunes, parmi lesquels des filles et une proportion importante de convertis récents à l’islam, n’ont pas fait, pour la plupart, le choix du terrorisme. Mais ils se sont laissés émouvoir et manipuler par des propagandes de type Daesh qui leur ont fourni une information très orientée. Une fois arrivés sur le terrain des combats, ils se trouvent alors plongés dans un univers de violence où ils peuvent devenir des criminels, tuant eux-mêmes des civils alors que c’étaient les exactions contre des civils qui les avaient précédemment bouleversés. Parmi ceux qui sont ainsi partis d’Europe ou du Maghreb, beaucoup déjà sont morts très rapidement (ils n’étaient pas formés à la guerre) ; beaucoup d’autres vont mourir ; certains sont revenus ou reviendront dans leur pays d’origine. Ceux qui auront pu revenir auront besoin non pas d’être traités en criminels, mais d’être accompagnés psychologiquement et humainement pour être “déconditionnés”, “désendoctrinés” et soignés pour les traumatismes qu’ils auront subis.

- Est-ce vraiment la voie du jihad ? Il me semble que ce mot est aujourd’hui totalement galvaudé ?
La notion de djihad est plurielle en islam. Beaucoup de commentateurs musulmans disent que le grand djihad est celui que l’on accomplit sur soi-même, pour dompter ses penchants mauvais. Néanmoins, le combat militaire pour la cause de l’islam ou pour la défense de membres de la Oumma, la Communauté musulmane, fait partie aussi des conceptions historiques du djihad en islam. Lorsque l’émir Abd el-Kader a été, en 1832, placé à la tête des tribus de l’Ouest algérien pour conduire la résistance à la conquête de son pays par les soldats français, il a proclamé le djihad contre les chrétiens. Au moment du déclenchement de la guerre de 1914-1918, le grand mufti de l’empire ottoman a lui aussi appelé au djihad contre les puissances (France, Russie, Angleterre…) liguées contre la Prusse (pourtant non-musulmane…) et contre son allié l’empire des Turcs. En revanche, en 1954, tout en justifiant le recours à la lutte armée par les forces indépendantistes algériennes, les savants religieux musulmans de l’Algérie n’ont pas eu recours à cette catégorie religieuse, considérant que l’indépendance de leur pays s’inscrivait simplement dans le droit de tous les peuples à disposer d’eux-mêmes, quelle que soit leur religion. L’appel au djihad conçu comme effort militaire contre les ennemis de l’islam, a trouvé une nouvelle actualité au moment de l’invasion de l’Afghanistan par les troupes soviétiques en 1979. Depuis Oussama Ben Laden et le développement de la nébuleuse Al Qaida, cette conception s’est largement diffusée dans tout le monde musulman et au-delà.

- Est-ce une question de radicalisation ou simplement une question d’ordre criminelle ?
Ce que nous vivons relève de plusieurs domaines différents : des problématiques géopolitiques, des questions théologiques, des comportements analysables autant par la psychologie que par la science politique. Toute une part des problèmes actuels, ainsi, a pour origine principale les batailles que mènent diverses puissances économiques pour le contrôle des sources d’énergie que sont le pétrole et le gaz. N’oublions pas, non plus, que depuis le début du XXe siècle (les accords franco-britanniques Sykes et Picot de 1916), les pays occidentaux n’ont jamais cessé de s’immiscer dans la vie des peuples du Proche-Orient et ont largement contribué au chaos généralisé actuel. Les violences dont le Proche-Orient est le théâtre sont autant liées à des causes externes qu’internes.
Pour ce qui est des causes internes au monde musulman de l’ultra-violence actuelle, il convient de constater que, depuis une cinquantaine d’années, toute une partie des sociétés musulmanes connaît une mutation qui va dans le sens d’un islam ultra, un islam radical en rupture au moins culturelle avec le monde occidental accusé d’impérialisme et d’assassinat des peuples. Cet islam ultra a été et est produit par deux grands courants théologiques et idéologiques qui se sont progressivement imposés dans l’ensemble du monde islamique, le wahhabisme saoudien et les Frères Musulmans, Ce sont les agressions occidentales et la radicalisation d’une partie du monde musulman, de toute évidence, qui permettent que se développent des phénomènes comme Al Qaida et comme Daesh, lesquels se montrent capables de séduire des secteurs importants de l’opinion musulmane justement en raison du ressentiment accumulé contre l’Occident américain et européen. L’Etat islamique appelé Daesh contrôle, aujourd’hui, une grande partie de la surface de l’Irak et de la Syrie ; il dispose d’énormes moyens financiers liés au négoce du pétrole, et il compte en son sein des spécialistes de la communication qui produisent une propagande très moderne, très sophistiquée et terriblement performante. Tout le monde sait que Daesh s’est développé avec des soutiens saoudiens et qatari, en raison de l’humiliation que le pouvoir chiite irakien a fait subir aux populations sunnites, et du fait de la répression sanglante du printemps syrien par le régime alaouite (des chiites) de Bachar el- Assad. Il est devenu une sorte de monstre qui a échappé à ceux qui l’ont encouragé, mais on ne doit pas oublier quels ont été ses premiers soutiens. Daesh s’inscrit d’abord dans la guerre à mort que se livrent sunnites et chiites, dans le conflit qui oppose l’Arabie Saoudite sunnite et l’Iran chiite.

- Les banlieues sont-elles vraiment un terrain propice au recrutement et au prosélytisme à outrance ? Les réseaux sociaux ont-ils un si grand rôle dans le recrutement des jeunes ? Comment des jeunes d’aujourd’hui peuvent-ils encore croire aux “contes” qu’on leur raconte pour les faire venir ?
Quand vous avez des populations massivement touchées, depuis de nombreuses années, par le chômage, qui se sentent stigmatisées du fait de leurs origines, comme assignées à résidence dans des quartiers parfois sinistres, et qui ne peuvent guère imaginer un avenir gratifiant, vous êtes inévitablement en présence d’une bombe humaine. L’immense majorité des habitants des banlieues populaires françaises continue de désirer un paisible vivre ensemble, mais la désespérance grandit chaque jour un peu plus, et avec celle-ci se manifestent de plus en plus du ressentiment, de la colère, parfois de la haine. Parmi les jeunes les plus en rupture, beaucoup ont recours à l’économie parallèle de la drogue et à d’autres trafics, et certains peuvent se laisser prendre au piège d’idéologies de la haine à dimension religieuse, comme en ont témoigné Mohamed Merah, voici près de trois ans, et les frères Kouachi et Amedy Coulibaly en janvier dernier. Même en situation de pauvreté, la plupart des jeunes ont aujourd’hui dans leur poche un appareil qui leur permet d’accéder à une masse d’informations dans laquelle ils peuvent puiser selon leurs besoins et leurs fantasmes. Parmi ces informations, des vidéos très habilement construites qui peuvent avoir un fort pouvoir d’attraction et conduire des jeunes à s’autoradicaliser avant de rejoindre, via les réseaux sociaux, des groupes de volontaires pour le djihad.

- Pensez-vous que les musulmans, ou les organisations musulmanes devraient faire entendre leur voix plus fortement sur ces questions-là ? Et de là, doit-on vraiment organiser un islam de France ?
Les organisations et les institutions musulmanes officielles de France n’ont pas manqué, tous ces derniers mois, de dénoncer les dérives terroristes de groupes et de personnes se réclamant d’un islam de la rupture. Mais ces organisations et institutions ont peu de crédibilité au sein de l’opinion musulmane française majoritaire, soit parce que leur compétence religieuse fait l’objet de doutes, soit parce que leur proximité avec les gens du peuple s’avère faible. Mais le principal reproche que, pour ma part, je fais à celles-ci, c’est qu’elles ne veulent généralement pas voir que si l’islam est aujourd’hui largement instrumentalisé par des mouvements terroristes alors que ce n’est pas le cas des autres grandes religions, c’est parce qu’il y a quelque chose dans la manière dont l’islam contemporain est positionné qui permet ces dérives et ces horreurs. Il faut repenser le rapport de l’islam au monde. Il faut relire les textes fondateurs et s’interroger sur le type de lecture qui est fait. Ces dernières décennies, les institutions musulmanes du monde ont plutôt favorisé un islam de l’obscurantisme qu’un islam des lumières et de l’ouverture. Le rapport critique à la religion est refusé, au bénéfice d’un islam piétiste de la répétition des comportements anciens. Le discernement que permet la science historique est rejeté au profit de discours apologétiques complètement mythiques. Parce qu’ils ont la chance de vivre dans un espace démocratique, les musulmans de France devraient se montrer pionniers dans l’invention d’une manière nouvelle d’être musulman.

- On entend trop souvent que l’islam est incompatible avec la République, que répondez-vous ?
Jusqu’à la guerre de 1914-1918, la plupart des Français — catholiques en tête — pensaient que le catholicisme était incompatible avec la République … Les choses ont bien changé ! Au cours de sa longue histoire, l’islam s’est adapté à des cultures multiples et à des formes diverses de gouvernement. Après la fin des mandats britannique et français sur les anciennes possessions arabes du Proche-Orient et la fin des monarchies (récentes) qui leur étaient liées, des républiques qui se définissaient comme laïques ont été créées en Egypte, en Syrie et en Irak. Les régimes se sont malheureusement transformés en dictatures militaro-affairistes. L’Algérie et la Tunisie demeurent des républiques non-confessionnelles. C’est aussi le cas de l’Indonésie, le plus grand pays musulman du monde. Quant à l’Organisation de Libération de la Palestine fondée par Yasser Arafat, elle s’est voulue jusqu’à aujourd’hui démocratique et laïque… Mais le plus important pour moi est le constat que l’immense majorité des musulmans de France — aujourd’hui quelque six millions de personnes dont une majorité de nationaux français – est satisfaite de vivre dans une république démocratique et laïque et ne voudrait vire pour rien au monde dans un autre système politique.

- Pensez-vous que la République a une part de responsabilité dans la chute de ces jeunes qui partent ?
Cette question rejoint votre question sur les banlieues et la réponse que je vous ai déjà faite. La République française n’a, manifestement, pas été suffisamment à la hauteur des attentes et des espérances de toutes les composantes de la nation. Elle a laissé se creuser des écarts entre les populations. Elle n’a pas été assez vigilante quant aux mécanismes discriminatoires à l’ ?uvre en son sein (souvent de manière inconsciente). Elle a sous-estimé l’importance du fait religieux et très mal évalué ce qui se jouait au plan de l’islam, en France comme dans le monde. La participation de la France aux guerres américaines contre le monde arabe, et particulièrement l’intervention française en Lybie qui a fait le lit d’Al Qaida au Maghreb et mis en danger le Mali, a été désastreuse. Le monde politique français, de gauche et de droite, continue également de se montrer inconséquent, en croyant pouvoir avoir le pétrole et l’argent des Saoudiens et des Qatari sans l’islam obscurantiste ou totalitaire qui va inévitablement avec. On ne peut pas dénoncer les jeunes qui vont combattre en Syrie et en Irak, et se montrer en même temps les obligés de ceux qui ont armé idéologiquement et militairement Al Qaida et Daesh…

Interview réalisée par David CANOVA

P.S. :

Cette interview mérite d’être popularisée

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