Henri POUILLOT
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Droit à la liberté d’expression : jusqu’ou ? Quelle instrumentalisation ?
Article mis en ligne le 18 janvier 2015
dernière modification le 20 février 2015

par Henri POUILLOT
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Le drame de Charlie-Hebdo relance une réflexion nécessaire sur le droit à la liberté d’expression.
En préalable je dois dire que le dessin de Charlie-Hebdo (paru il y a près d’une dizaine d’années) montrant le prophète avec une bombe dans son turban prête à exploser m’avait choqué, et la une du numéro exceptionnel du 14 janvier 2015 me gêne quelque peu. Je veux m’en expliquer.

On doit avoir le droit de contester, d’affirmer son désaccord, mais absolument rien ne peut justifier un crime. Seule la justice peut se prononcer, et si besoin, définir une sanction, en fonction de la législation en vigueur. Aucune personne ne peut avoir le droit de s’ériger en justicier. La loi du talion n’a plus cours. Pour moi, il n’est bien évident de ne pas considérer que les journalistes de Charlie-Hebdo seraient responsables de l’attentat dont ils ont été les victimes. Cette démarche que l’on a parfois pu entendre est ignoble.

Il est évident, pour moi, que le droit à la liberté d’expression est fondamental. Mais il doit aussi impérativement respecter la liberté de penser de chacun. Le principe de laïcité nécessite d’accepter que toute personne puisse pratiquer la religion de son choix ou aucune, et même de les contester. Par contre la provocation conduisant à des démarches haineuses ne peut être acceptable. Le racisme, sous quelque forme qu’il se présente (antisémitisme, islamophobie, xénophobie...) doit être considéré comme un délit, et est condamnable.

Les caricatures qu’avaient reproduite "Charlie-Hebdo" ayant montré le prophète avec son turban dissimulant une bombe, laissait donc sous-entendre, d’une certaine façon, que l’islam était, par nature, propagandiste du terrorisme. La une qui vient d’être publiée replace quand même les musulmans comme étant au centre de l’idéologie qui aurait armé ces barbares. Certes, le graphisme est moins violent, mais dans le contexte, il semble quand même induire que c’est l’islam qui inspire cette violence odieuse.

La provocation d’une catégorie de citoyens à partir de leurs croyances religieuses n’est pas acceptable. Elle peut tomber sous le coup de la loi si la provocation est considérée comme raciste ce qui est alors un délit, mais plus un droit d’expression. Il est concevable de critiquer les pratiques religieuses, même de les contester, comme il peut être admissible de mettre en cause l’athéisme. Le concept de laïcité doit être le fil conducteur permettant à tout citoyen de croire ou ne pas croire, pratiquer ou ne pas pratiquer une religion : c’est la garantie d’un vivre ensemble apaisé. Mais la laïcité ne veut pas dire anti-religion, simplement respecter la liberté de penser de tout citoyen différente de la nôtre.

L’instrumentalisation de l’émotion pour travestir le droit à la liberté d’expression.

Il y a quelques jours, dans un précédent édito je disais : "J’ai peur, très peur, de la récupération de l’émotion nationale qu’ont provoqué ces attentats et prises d’otages. Pendant plusieurs journées, sur toutes les télévisions, toutes les radios, seule l’émotion a été mise en évidence, et exacerbée par les émissions en direct. Tout a été présenté comme seulement une attaque au droit d’expression. Les causes profondes n’ont pratiquement jamais été évoquées.

L’expression tant employée : "issu de l’immigration", ne désigne pas Nicolas Sarkozy ou Manuel Valls, considérés comme Français à part entière. Par contre elle est utilisée de façon discriminante pour tous ceux (celles) qui ont des prénoms ne figurant pas sur le calendrier avec une fête de "Saint(e)", un nom "trahissant" des origines d’antécédents d’indigènes des anciennes colonies, ou une peau colorée. Ces français(es)-là ne sont toujours pas des citoyens à part entière, ils restent des sous-citoyens. Je citais l’exemple vécu d’un jeune basketteur, il y a 15/20 ans de cela, me disant : "il n’y a que 2 lieux où je suis reconnu, considéré comme les autres jeunes français, c’est le gymnase et la mosquée." Combien de fois avons nous entendu de ces jeunes dire : en grandissant, je suis devenu étranger. Combien ont constaté qu’en envoyant un CV pour rechercher un emploi, ils n’avait pas de réponse alors que le copain de classe avec le même cursus était convoqué, et s’ils renvoyaient la même demande simplement en "francisant" leur identité, la barrière se levait. Certains qui tentent leur chance dans un pays étranger constatent alors qu’ils sont considérés comme plus français que lorsqu’ils étaient dans leur pays !!! Alors comment ne pas penser que ces exclus, discriminés n’aient pas de rancœur, et n’aient pas envie de se rebeller face à une société qui les rejette. Les plus fragiles deviennent des proies au prosélytisme qui va leur faire miroiter des paradis jusqu’alors refusés.

Le mouvement de colère, de rejet de ces attentats barbares a favorisé un immense rassemblement, immédiatement détourné par un vil calcul politicien. Le déferlement médiatique surfant sur la sensibilité populaire a obtenu de détourner cet élan pour faire admettre la nécessité d’une "unité nationale" (voire mondiale) pour le droit d’expression. L’exécutif a profité de l’occasion pour inviter un certain nombre de représentants de pays afin de soit-disant montrer l’unité mondiale contre le terrorisme et pour le droit d’expression. Mais là, quelle imposture pour un tel objectif qu’une "photo de famille" soit ainsi ternie par la présence de personnages dont le passé est une insulte à la France meurtrie tels que : Le hongrois Viktor Orban, les israéliens Benjamin Netanyahu et Aivgdor Lieberman, le Roi Abdallah II de Jordanie, le turc Ahmet Davutiglu, l’ambassadeur du Maroc en France, les africains Ibrahim Boubacar Keïta et Ali Bongo, le secrétaire général de l’OTAN,(et mille excuses pour ceux non cités)... Comment accepter cette compagnie de tels "assassins" de la liberté, des droits d’expression de la presse... dans leur pays.

Mais François Hollande et Manuels Valls ont escompté, par cette triste mascarade, se présenter comme les meilleurs remparts dans le monde contre le terrorisme, se décerner un diplôme de gendarme du monde.

Sur le plan national, la démarche d’unité nationale, est tout aussi contestable. Comment ne pas évoquer les terribles responsabilités en particulier du quinquennat précédent avec son ministère de l’identité nationale et du débat correspondant qui avit été lancé et qui ont permis de "libérer" la parole raciste. Mais quand les propos fusent, les actes suivent rapidement.

Et demain ?

On entend parler d’un "patriot act" à la Française, d’une intervention sans doute accrue sur tous les fronts du "terrorisme islamique", une remise en cause de la diminution du désengagement militaire.... mais rien au plan social, culturel, pour tarir les sources d’un radicalisme religieux, pour que cessent réellement les causes de discriminations...

Ce ne sont pas avec des armes que ce terrorisme sera vaincu, c’est par une cohésion nationale réelle. Ce ne sont pas les mesures d’exceptions, non plus, qui peuvent dissuader les candidats au djihad.

L’islamophobie qui vient d’être réactivée de façon significative ces derniers jours risque bien de générer de terribles dégâts. Assez de demander aux musulmans de se justifier, de les stigmatiser. Cela ne peut être qu’un engrenage vers une multiplication de faits racistes divers : la haine génère la haine...

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