Henri POUILLOT
Guerre d’Algérie, Colonialisme...
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Pour faire la lumière sur la mort de Maurice Audin, il faut une volonté politique de part et d’autre

C’est une interview que j’ai accordée à El Watan, lors de mon voyage à Alger à l’occasion du 60ème anniversaire du déclenchement de la Guerre de Libération, parue dans son édition hebdo du 13 novembre 2014

Article mis en ligne le 14 novembre 2014

par Henri POUILLOT
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Voici l’article, il fait suite à plusieurs articles parus dans la presse algérienne (Le Quotidien d’Oran, El Watan, El Yawm...) faisant état d’un témoignage relatif à possible inhumation de Maurice Audin

Henri Pouillot, ancien appelé pendant la guerre, est l’un des témoins de la torture et viols ayant révélé les exactions effectuées par les militaires français dans la tristement célèbre Villa Sésini d’Alger. Il milite aujourd’hui pour que la France reconnaisse ses crimes et fasse enfin la lumière sur les affaires de torture en Algérie.

-Où en est aujourd’hui l’affaire Maurice Audin ?
Pour moi, l’affaire Maurice Audin est encore dans une impasse. Il y a eu une petite avancée le 17 juin dernier à la veille de la remise du prix Maurice Audin lorsque François Hollande a reçu Josette Audin à l’Elysée. Il lui a expliqué le texte du communiqué qu’il a remis à la presse le lendemain qui disait, en substance, qu’en fonction des témoignages et des documents consultés récemment, Maurice Audin ne s’est pas évadé mais qu’il est mort en détention. Or, le Président français s’est engagé précédemment à ce que Josette puisse avoir accès à toutes les pièces d’archives de France pour avancer sur le sort de son mari.
Dans ce communiqué, il explique qu’il y a des documents et des témoignages mais ceux-ci n’ont été ni publiés ni explicités nulle part depuis le mois de juin. Le tout petit pas effectué consiste à dire qu’il ne s’est pas évadé, mais qu’il est mort en détention. Comment ? Est-ce de vieillesse à 24 ans ou de crise cardiaque ? On l’ignore. Peut-être que la parution de l’ouvrage La vérité sur la mort de Maurice Audin de Jean-Charles Deniau a été l’élément qui a fait avancer François Hollande dans ce domaine. Jean-Charles Deniau y a interviewé avec acharnement le général Paul Aussaresses qui était dans l’unité dans laquelle Audin a été arrêté et torturé et d’où on n’a plus trouvé aucune trace. Les confessions d’Aussaresses quelques semaines avant sa mort donnent un certain nombre d’éléments concrets sur les possibilités dont serait mort Maurice Audin et où il aurait pu être enterré.

-Quelles sont ces hypothèses ?
Il serait mort assassiné probablement par un coup de couteau. Aussaresses reste prudent et évasif dans l’ouvrage de Deniau et ne va pas jusqu’à confirmer cet aspect. En revanche, un témoignage du colonel Godard, dans les archives américaines dont Nathalie Funes, journaliste au Nouvel observateur, a publié quelques extraits sont plus explicites. Yves Godard met en cause le lieutenant Garcet, qui était dans le groupe des officiers sous Aussaresses, comme le responsable de l’exécution de Maurice Audin. Ces deux pièces maîtresses sont une petite avancée dans la connaissance de la vérité sur la disparition de Maurice Audin.

-Le lieutenant Garcet est-il encore vivant ?
Oui, mais il refuse systématiquement tout échange et tout contact. Il y a d’autres militaires qui sont encore de ce monde. J’ai provoqué François Hollande, en tant que militant de l’association « Sortir du colonialisme », à la suite de la publication du livre de Jean-Charles Deniau sur la question de Maurice Audin. Je pense qu’il y a une possibilité de faire avancer le dossier. J’ai fait une autre intervention auprès de Devilliers, nouvel état-major. Dans ce courrier, j’affirmais très fort qu’aujourd’hui il y a un certain nombre de témoins vivants qui savent tout de A à Z : comment se sont déroulées l’arrestation, l’exécution puis la disparition du corps de Maurice Audin. Une personne en particulier ne peut être contestée si elle dit la vérité, c’est le général Maurice Schmitt, un des officiers de renseignement d’Alger qui était à cette époque capitaine à Alger. Tous les officiers de renseignement se rencontraient chaque jour pour faire le point sur les Algériens arrêtés, ainsi que le bilan de leurs actions de recherche des responsables du FLN. Il n’est pas possible que l’affaire Audin n’ait pas été discutée dans tous les détails possibles, y compris comment ils ont procédé pour faire disparaître toutes les traces.
Le général Maurice Schmitt est encore vivant, il habite Marseille et s’exprime assez souvent, y compris sur des aspects liés à la guerre d’Algérie.

-Y a-t-il une volonté du gouvernement Hollande de faire la lumière sur les affaires de torture ?
Je n’y crois pas trop pour plusieurs raisons : Sous Sarkozy, une stèle du colonel Château Joubert a été inaugurée dans la caserne de Pau. Celui-ci a été l’un des déserteurs de l’armée, putschiste et l’un des responsables du commando de l’Ouarsenis qui voulait remettre en cause le cessez-le feu du 19 mars 1962. Condamné à mort par contumace pour son activité OAS, il a été gracié de fait, comme pour tous les anciens de l’OAS. Sachant qu’au mois d’octobre, et comme chaque année, ils font une cérémonie en hommage à Château Joubert, j’ai interpellé Hollande à ce sujet en soulignant que cette stèle n’avait pas sa place dans la caserne de Pau et que l’hommage était malvenu, le conseiller de Hollande m’a répondu, au nom du Président, que cette stèle a été érigée officiellement et qu’il était, de ce fait, normal qu’elle y reste. Cela est la démonstration concrète de la volonté de changer — ou pas — dans ce domaine.
Autre exemple de la volonté de ne pas changer de l’actuel Président : lors des primaires socialistes, alors qu’il était en concurrence avec Martine Aubry au deuxième tour, le vote se déroulait le 16 octobre 2011, la veille de la commémoration du massacre du 17 octobre 1961 à Paris. En tant qu’animateur du collectif du 17 Octobre, on avait fait une lettre à Hollande lui demandant de confirmer sa signature de la pétition qu’on avait mise en ligne sur le site Mediapart dans laquelle on demandait à ce que l’Etat français reconnaisse cet événement comme un crime d’Etat et qui avait recueilli plusieurs milliers de signatures, Hollande l’a signée une heure après qu’Aubry l’ait fait.
Etant près de la façon dont son voyage à Alger en 2012 s’est préparé, je sais que son déplacement à la place Maurice Audin a été programmé la veille de son départ. Il y est resté pas plus de 5 minutes et n’a pas évoqué le problème de la torture. Il aurait été judicieux, s’il y avait une volonté politique dans ce domaine, de reconnaître tout ce qui s’est passé durant la guerre d’Algérie et la responsabilité de la France, d’autant qu’il y a beaucoup de sollicitations. Deux semaines avant son séjour à Alger, il a eu des centaines d’interpellations qui se prononçaient dans ce sens. Le fait est qu’il n’y a pas de volonté politique de base qui remettrait en cause la politique de droite précédente.

-Y a-t-il des pistes sur le lieu dans lequel serait enterré Maurice Audin ?
Pour l’instant, il n’y en a aucune. Le témoignage paru dans la presse algérienne (selon lequel Maurice Audin aurait été enterré près de Ben Salah) est une piste très intéressante qui pourrait faire avancer le dossier. Même si c’est un autre Européen qui a été enterré à cet endroit-là, cela mériterait qu’on y regarde de plus près.
-Pourquoi cette piste est-elle intéressante, selon vous ?
Le lieu coïncide avec les échos qu’on peut avoir dans ce domaine. C’est le secteur dans lequel la plupart du temps les corps des suppliciés d’Alger y étaient enterrés, tout comme Le Ravin de la femme sauvage ou dans le secteur de Koléa dans lequel il y avait des fermes et dans lequel étaient camouflés des petits charniers des corps dont on se débarrassait. Le lieu et la période me semblent des éléments qui peuvent être intéressants et qui méritent d’être regardés de près et voir comment on peut aller plus loin.

-Quels sont les aspects de ce témoignage sur lesquels vous exprimez des réserves ?
Les deux aspects du témoignage, tel qu’il est exprimé, qui me font réserve, concernent le fait qu’Aussaresses ne s’est pas exprimé à la télévision là-dessus, car il était incapable de le faire à ce moment-là. C’est dans le livre de Jean-Charles Deniau, sorti récemment, qu’il donne certains éléments. L’autre point important qui pose question est lié au fait que le lieutenant Pierre Lagaillarde n’était pas chargé des interrogatoires et des exécutions. Il fut, certes, un sanguinaire qui, pendant des patrouilles, n’hésitait pas à faire des exécutions sommaires, mais il n’était pas tortionnaire. Je ne disculpe pas le criminel Lagaillarde, mais je conteste le fait qu’il ait été tortionnaire et qu’il se débarrassait des personnes qu’il avait suppliciées. Ce témoignage mérite d’être approfondi. C’est aux autorités algériennes de faire des recherches concrètes pour savoir qui est enterré de façon anonyme dans ce lieu-là. Et que les autorités françaises donnent leur accord pour des recherches complémentaires.
Après, c’est un problème entre deux pays de déterminer les responsabilités. Il faut des recherches précises et affinées qui permettront d’en savoir davantage. Il y a eu un certain nombre d’Européens qui ont été exécutés de façon sommaire après torture. Beaucoup moins d’Algériens, c’est évident, mais il y en a eu un certain nombre. Si c’est un autre Européen qui y est enterré et dont on peut avoir l’identification, on pourra découvrir dans un environnement proche le lieu où est enterré Mairice Audin.

-Y a-t-il déjà eu des cas de faux témoignages dans la recherche — ô combien difficile — de la vérité sur la guerre de Libération nationale ?
Dans la préface de l’ouvrage de Stanislas Hutin, l’historien Pierre Vidal Naquet me cite comme faux témoin. D’après les recherches qu’il avait faites, il estimait qu’après 1960 il n’y avait plus de torture à Alger. Je l’ai rencontré quelques semaines avant son décès et nous avions prévu de fixer un rendez-vous. La vie en a voulu autrement puisqu’il est décédé quelques semaines plus tard. C’est pour cela que je dis qu’il faut faire attention à l’accusation de faux témoignage. Dans le premier témoignage que j’ai écrit sur « la villa Sésini », il est des choses dont je ne me rappelle pas exactement quarante ans plus tard car il n’y a pas de repère précis. Je me souviens de la date de mon départ de la villa Sésini parce que c’était deux jours avant mon anniversaire et que je n’ai pas pu le fêter car j’étais dans la cave du bateau un jour de tempête. Il y a des dates qu’on peut mémoriser avec certitude, d’autres pas.

-Est-ce qu’on pourra connaître un jour toute la vérité sur ces histoires de torture ?
Probablement pas. A la villa Sésini, il y avait peut-être 3000 ou 4000 fiches qui ont été jetées. Il n’y a pratiquement plus d’archives. Ne restent plus que les témoignages des personnes qui ont vécu cette période. Il y a des officiers qui m’ont confié que jamais ils ne témoigneront sur cette affaire, car ils ont des liens avec la hiérarchie militaire. Pour ce qui est de l’affaire Audin, je suis convaincu que les fiches liées à l’interrogatoire ont disparu aussitôt. Il reste des traces orales, mais l’essentiel a dû être éliminé dès le départ. Il y a peut-être un espoir. Il faut savoir que la technique d’Aussaresses consistait à faire des triplicata de ses activités quotidiennes : il en gardait un exemplaire qui doit être dans ses archives personnelles, — à moins qu’ils aient disparu —, il y en avait un qui était transmis au général Massu et un autre au gouverneur général d’Algérie. Ce serait aujourd’hui étonnant que les trois documents aient disparu.

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