Henri POUILLOT
Guerre d’Algérie, Colonialisme...
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Jean-Luc Einaudi
Un humaniste nous a quitté
Article mis en ligne le 4 août 2014
dernière modification le 7 août 2014

par Henri POUILLOT
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Jean-Luc Einaudi, est mort le 22 mars 2014, à 62 ans. Il n’aimait pas qu’on le considère comme historien, et pourtant !!! Certes il n’avait pas de diplôme universitaire lui confirmant cette qualification. Mais c’est sa jeunesse marquée par la Guerre d’Algérie, son parcours de militant engagé à l’extrême gauche, sa formation et son attachement à sa fonction d’éducateur de la protection judiciaire de la jeunesse qui l’ont poussé à réaliser un remarquable travail d’historien, d’écrivain historien. Luc Einaudi a travaillé toute sa vie comme éducateur, auprès des jeunes – auxquels il consacra un livre : "Les mineurs délinquants". Il se montra un enquêteur hors pair, en pionnier, souvent solitaire, du travail de mémoire.

Même s’il avait déjà publié en 1986 "Pour l’exemple – l’Affaire Fernand Yveton" puis en 1991 "La Ferme Améziane : Enquête sur un centre de torture pendant la Guerre d’Algérie", c’est son ouvrage "La Bataille de Paris – 17 octobre 1961" paru en 1991 pour le 30ème anniversaire de ce massacre qui le consacrera comme le meilleur spécialiste de cette sombre page historique de notre pays.

C’est cette soif d’enquêter pour que l’Histoire n’oublie pas des hommes victimes de leur engagement humaniste ainsi que les crimes d’état ou les crimes contre l’humanité que les pouvoirs politiques veulent occulter parce qu’ils en portent par héritage, une responsabilité qui a poussé Jean-Luc Einaudi à s’intéresser à des sujets dont personne ne parlait.

Son œuvre "historique" est remarquable, il publiera encore :
-  En 1994 "Un rêve Algérien : Histoire de Lisette Vincent, une femme d’Algérie"
-  En 1995 "Les mineurs délinquants"
-  En 1999 "Un Algérien – Maurice Laban"
-  En 2001, "Octobre 1961 – Un massacre à Paris" pour le 40ème anniversaire de ce crime, une nouvelle édition bien plus argumentée encore que son ouvrage initial de 1991, ainsi que "Viêt-Nam ! La Guerre d’Indochine (1945-1954)" et avec Elie Kagan (autre référence de ce massacre du 17 octobre 61) "17 octobre 1961" et enfin avec Maurice Rajsfus "Les silences de la Police – 16 juillet 1942 / 17 octobre 1961" sur la rafle du Vel d’Hiv et le massacre du 17 octobre 1961
-  En 2004 "Franc-Tireur – Georges Mattéi, de la Guerre d’Algérie à la guérilla" (une version numérique a été réalisée en 2013)
-  En 2006 "Traces – Des adolescents en Maison de redressement sous l’occupation"
-  En 2007 "Un témoin – Georges Arnold, prêtre du Pardo"
-  En 2009 "Scènes de la Guerre d’Algérie en France – automne 1951"
-  En 2011 "Baya – D’Alger à Marseille" l’histoire d’un couple de militants
-  En 2013 "Le dossier Younsi – 1962 : Procès secret et aveux d’un chef FLN en France"

Rien que l’évocation de tous ces ouvrages, réalisés après de longues recherches approfondies, méticuleuses et opiniâtres, démontrent quel apport à l’Histoire Jean-Luc Einaudi a pu réaliser.

C’est aussi en militant qu’il viendra témoigner en 1997 devant la Cour d’Assises de Bordeaux sur le massacre des Algériens du 17 octobre 1961, lors du procès de Maurice Papon pour son action de 1942 à 1944.

Son opiniâtreté sur l’enquête qu’il a menée au sujet du massacre du 17 octobre 1961 lui vaudra les foudres du Préfet de Police de Paris de l’époque, le sinistre Maurice Papon. En juillet 1998, celui-ci porte plainte pour "diffamation envers un fonctionnaire public". Pour préparer sa défense, Jean-Luc Einaudi compte sur les documents officiels dont il a demandé communication trois mois plus tôt aux Archives de Paris. Faute de pouvoir produire les documents écrits demandés attestant de la responsabilité de la préfecture de police, dirigée alors par Maurice Papon, il sollicite le témoignage de deux conservateurs des Archives de Paris, qui acceptent et témoignent, l’un par écrit et l’autre à la barre en expliquant que la seule solution permettant de conjuguer le respect de la déontologie de leur profession et leur conscience de citoyen, était donc d’accepter d’être cités comme témoins. Ces deux fonctionnaires sont sanctionnés pour leur témoignage par une mise à l’écart complète, se voyant retirer par notes de service du directeur des Archives de Paris leurs activités et équipements de bureau, interdire tout contact avec le public, etc. Le 26 mars 1999, Maurice Papon est débouté de sa plainte et l’historien relaxé au bénéfice de la bonne foi. Ce procès sera, de fait, la quasi reconnaissance officielle, juridiquement, de l’importance de ce crime d’état, même si les plus hautes autorités de notre pays ne l’on toujours pas reconnu comme tel.

L’essentiel de ses travaux de recherche tournent donc autour de la Guerre d’Algérie, principalement du 17 octobre 1961, mais aussi de dossiers très rarement évoqués : Fernand Yveton, Maurice Laban, Lisette Vincent, Georges Mattéi, Georges Arnold, Baya Allaouiche (connue sous le nom de Baya), Abdallah Yousni…

Il faut aussi rappeler qu’il fut l’un des piliers de l’action permettant qu’une plaque commémorant ce massacre du 17 octobre 1961 soit apposée sur le Pont Saint Michel à Paris en 2001, là où tant d’Algériens furent jetés à la Seine, avec Mehdi Lallaoui, Mouloud Aounit... Il est intervenu de nombreuses fois dans des documentaires traitant de ce massacre. Il répondait toujours présent lors qu’il était sollicité pour un débat, pour une interview. Derrière son apparence de rugbyman bourru, Jean-Luc Einaudi cachait une immense sensibilité. Il s’exprimait toujours avec une extrême concision.

Le 17 octobre 2014, pour la première fois depuis plus de 20 ans, il ne sera pas au Pont Saint Michel, pour réclamer la reconnaissance et la condamnation de ce crime d’état commis au Centre de Paris. Ce militant antiraciste, anticolonialiste aura marqué de manière indélébile la recherche historique trop oubliée sur des pages sombre de l’Histoire coloniale de la France.

Jean-Luc Einaudi restera dans les mémoires comme un humaniste convaincu, ayant mis tout son militantisme à une cause qui lui tenait aux tripes : la défense des causes justes, humaines et qui aura permis, par un travail de mémoire opiniâtre, qqe des pages sombre de l’Histoire de la France ne soient pas oubliées.

P.S. :

Personnellement, c’est en 2002 que Jean-Luc Einaudi demande à me rencontrer : c’est à la suite de la mise en cause du Général Schmitt me traitant "de menteur ou criminel" lors du débat suivant la projection du film documentaire "L’ennemi intime". Nous passons au moins deux heures à bavarder de ce sujet. Il ne s’agit pas d’un interrogatoire de sa part, mais un besoin de comprendre, de m’écouter, de me réconforter, de m’encourager dans ce combat contre la torture (combat qui est aussi le sien depuis de nombreuses années) et m’assurer qu’il sera à mes côtés et m’apportera son aide si besoin. Puis nous nous retrouverons souvent autour du 17 octobre 1961, des débats, interviews, commémorations…

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