Henri POUILLOT
Guerre d’Algérie, Colonialisme...
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L’hommage de Nils ANDERSSON à Mohamed MECHATI

Mohamed Mechati, militant intègre de la Révolution algérienne,

Article mis en ligne le 7 juillet 2014

par Henri POUILLOT
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Mohamed Mechati, né en 1921, a grandi dans le vieux quartier de Constantine où son père confectionnait des chaussures[1]. La misère était extrême, "mais la vie se passait dans des conditions extraordinaires entre toutes les familles voisines, dans l’entraide lors des fêtes ou quand la maladie et la mort frappaient." En 1929, son père meurt de la tuberculose. Bien qu’à 9 ans il ait dépassé l’âge, son oncle parvient à inscrire Mohamed dans une école française pour indigènes puis dans une section d’apprentissage. Il garde le souvenir de son professeur, un Français qui aimait l’Algérie. Sa mère "s’épuise au travail, couture, broderie, roulage du couscous pour quelques sous. C’était vraiment très dur. Quelle perspective pour gagner sa vie ? Certains tentent leur chance en émigrant en France, quand ils avaient l’argent du voyage ; d’autres ne voyaient d’issue que dans l’engagement dans l’armée."

Son oncle meurt : "Je me suis retrouvé sans appui, à la rue. Pour subvenir, je me démenais avec de petits boulots, vendeur de journaux à la criée, porteur de couffins, serveur dans un café qui m’assurait parfois la nourriture et le gîte après la fermeture. Cependant, la survie était trop difficile : à dix-sept ans et demi, avec un copain, je me suis retrouvé devant la porte de la caserne."

On est à la veille de la Seconde guerre mondiale. Enrôlé dans le 7ème Régiment de tirailleurs algériens, Mohamed Mechati participe à la campagne d’Italie puis à celle des Vosges et d’Alsace, de Monte Cassino à la libération de Strasbourg. Le nazisme vaincu, il est cantonné à La Ciotat quand il apprend les événements du 8 mai 1945.

Bénéficiant d’un congé, alors que "le monde entier fêtait la fin de la guerre dans la joie de se sentir libre et indépendant, le peuple algérien subissait le déchaînement de la soldatesque française et des milices civiles armées par les grands colons : tueries, tortures, arrestations, fours à chaux pour faire disparaître les cadavres."

Sa décision fut immédiate : "j’envoyais au diable les promesses de grade supérieur. Sept ans de service dans l’armée française étaient définitivement terminés, je demandai ma mise en liberté immédiate. Une autre vie commençait... avec une énergie entièrement motivée par la nécessité d’aider mon peuple à se libérer." Mohamed Mechati rejoint le Parti du Peuple algérien, qui va en se légalisant devenir le Mouvement pour le triomphe des libertés démocratiques.

Cette légalisation du parti s’accompagne de la création de l’Organisation spéciale, l’OS. "Dans les rangs de cette branche clandestine du mouvement national, on organise les éléments les plus aguerris, les plus sûrs et solides, ceux également qui avaient l’expérience de l’armée et de la guerre." Intégré dans l’OS, Mohamed Mechati devient chef de zone dans l’Algérois. Dès lors, il s’appelle Mansour.

"En ce temps, on ne voyageait pas à sa guise dans son propre pays. Même fondu dans la masse et habillé comme les campagnards, il y avait toujours à redouter la présence, à la descente du bus, de quelque garde champêtre surveillant les allées et venues de toute personne étrangère au lieu." Lors de la répression qui frappe l’OS suite au hold-up de la poste d’Oran, il échappe de peu à l’arrestation. Il reste plusieurs semaines sans sortir de sa cache puis reprend son activité militante dans le Sud oranais ; après deux ans d’engagement intense, atteint de tuberculose, il demande à être remplacé.

Soigné, mais non guéri, il est chargé de réorganiser l’OS dans le Constantinois. C’est dans ce moment, alors que de graves dissensions divisent au sein du MTLD, partisans de Messali Hadj, centralistes, et neutralistes, qu’en juin 1954 Mohamed Mechati est convoqué pour participer à une réunion dont il ne connaît pas la teneur. Il s’agit de la réunion dite des 22 qui va décider du déclenchement de la lutte armée.

Il y a unanimité des participants à engager la lutte de libération nationale, une controverse nait cependant entre ceux qui veulent agir sans attendre, c’est le cas de Mechati, et ceux qui pensent que les conditions ne sont pas remplies et qu’il faudrait attendre le printemps.

Le Comité des 5, émanant de la réunion des 22 va, comme il en a été décidé, fixer la date du déclenchement de la lutte armée, ce sera le 1e novembre 1954. Dans les jours qui suivent, donnant raison à ceux qui demandaient une meilleure préparation, les willayas isolées, sans moyens de contacts, privées d’instructions, ne sont pas en mesure de coordonner leurs actions. Mais, "Jetez la révolution dans la rue, le peuple s’en emparera", la réalité coloniale va donner raison au déclenchement sans attendre de la révolution, bien qu’elle n’ait eu qu’une chance sur un million de réussir contre une puissance coloniale disposant de l’une des plus fortes armées au monde. Les injustices, les répressions, le refus des colons d’envisager ne serait-ce qu’un début d’équité pour les Algériens ont été le ciment du peuple.

À nouveau atteint dans sa santé, Mohamed Mechati, recherché, vient à Lyon pour se faire soigner. Il gardera toujours le souvenir des Français chez qui il a trouvé aide et assistance. Au sortir de l’hôpital, il reprend son activité militante et devient responsable du FLN pour le Sud de la France. Sa tâche : contacter, réunir, expliquer, clarifier la nouvelle situation, affirmer, malgré les menaces de mort, que la lutte de libération nationale est engagée et que Messali Hadj n’a pas été l’initiateur du déclenchement du 1er novembre.

En mai 1955, quatre militants sont réunis près de l’église de Pantin : "absence de contact aussi bien avec Alger qu’avec la délégation extérieure (au Caire), pas d’argent, pas de domicile fixe, la communauté algérienne en France sous l’emprise des messalistes, à l’exception de la zone sud. Ce sont les conditions dans lesquelles s’est tenue la première réunion de la Fédération de France du FLN" qui va organiser l’émigration algérienne et devenir la VIIe Willaya. Mohamed Mechati, membre de la direction, devient responsable de la zone Est.

Le 28 août 1956 place de la Nation, la filature se resserre, il est arrêté. Il avait si souvent échappé à des rafles qu’il rit en pensant : tant va la cruche à l’eau qu’à la fin elle se casse. "On va voir si tu ris tout à l’heure", raille un policier. "Je savais que j’étais fiché et recherché. Je ne pouvais pas nier que j’étais au FLN", il prend tout sur lui et déclare "que ceux qui étaient avec lui étaient des jeunes et qu’il les avait utilisés à leur insu". Ils furent libérés.

Conduit à la Santé, il reste deux mois en isolement dans la division des condamnés à mort, puis est transféré à Fresnes. Les responsables arrêtés ayant décidé "de ne pas reconnaître l’autorité du tribunal militaire qui doit les juger pour atteinte au moral de l’armée et à la sûreté intérieure de l’État", la réponse est "Ah ! Vous vous attendez à ce que l’on vous donne une tribune pour insulter la France, eh bien, vous ne l’aurez pas et vous ne sortirez que lorsque la guerre sera finie !" Mohamed Méchati et ses compagnons incarcérés ne seront jamais jugés.

Plusieurs grèves de la faim ont permis d’obtenir le statut de prisonniers politiques, mais après cinq années de prison, l’état de santé de Mohamed Mechati s’est aggravé. À l’été 1961, il obtient une mise en liberté médicale. Assigné en résidence surveillée à Rennes, il profite de cette semi-liberté pour gagner Paris ; les réseaux de soutien le font passer en Belgique, puis en Allemagne, d’où il est envoyé en Suisse pour se soigner. "Dix années de clandestinité aux abois, la prison et les grèves de la faim m’avaient complètement délabré."

Il est en Suisse quand les Accords d’Évian sont signés ; l’Algérie est indépendante. Sans l’abnégation militante de Mohamed Mechati et celle de tous ses frères, sans l’esprit de sacrifice de tout un peuple, rien n’eût été possible.

[1] Les mémoires de Mohamed Mechati : Militant de l’indépendance algérienne, ont été publiés en 2012, aux Éditions Tribord.

P.S. :

Il avait 93 ans ; chaque fois qu’il venait à Paris, je retrouvais chez lui la même détermination, la même fidélité à ses convictions premières, la même chaleur fraternelle ; il y a quelques semaines nous nous sommes quittés place Clichy, il est parti de son pas vif. Ce fut une longue et belle amitié.

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