Henri POUILLOT
Guerre d’Algérie, Colonialisme...
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Inauguration de la 9ème édition de la Semaine anticoloniale
Hommage à Henri et Gilberte Alleg

7 Février 2014 à partir de 17h30
Espace Oscar Niemeyer
2 Place du Colonel Fabien - 75019 PARIS

Article mis en ligne le 30 janvier 2014
dernière modification le 10 février 2014

par Henri POUILLOT
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La soirée inaugurale est placée sous l’hommage à Henri Alleg et sa femme Gilberte, 2 militants infatigables de la cause anti-coloniale.

Programme de cette soirée :
-  17h30 "Henri Alleg, l’homme de la question", projection du film en présence du réalisateur Christophe Kantcheff (collection "A contretemps", 2008, France, 52 minutes)
-  19h Mot de Bienvenue par Lydia Samarbakhsh (chargée des Relations internationales à la coordination nationale du PCF
Allocation de Henri Pouillot Président de Sortir du Colonialisme
Allocation de Pierre Laurent Secrétaire national du PCF et sénateur
- 20h Table Ronde animée par Rosa Moussaoui du journal l’Humanité, avec
Alban Liechti Président de l’ACCA
Nils Andersson Editeur de la Question
Alain Ruscio Historien
William Sportisse ancien dirigeant du PCA
- 21h30 Vin d’Honneur

et en permanence pendant toute la soirée l’exposition "Henri Alleg - Combattant de la liberté" de Roxana El Oto Coréo

Texte de l’intervention de Henri Pouillot.

C’est avec beaucoup d’émotion que je prends la parole devant vous, tout d’abord pour rendre un hommage très particulier à Henri et Gilberte Alleg. Henri était devenu, pour moi, comme un grand frère puisque nous nous sommes retrouvés ensemble dans ce combat contre la torture, pendant cette Guerre Algérie qui a profondément marqué nos vies réciproques. Ensuite je présenterai dans quel contexte va s’ouvrir cette 9ème édition de la Semaine anticoloniale. Il est intéressant que cette séance d’inauguration de cette semaine se tienne, Place du Colonel Fabien, parce qu’en 1931, à l’occasion de l’exposition coloniale qui a vu défiler des centaines de milliers de spectateurs à la Porte Dorée, se tenait, ici, une exposition anticoloniale qui ne vit que quelques milliers de curieux.

J’ai très peu connu Gilberte mais elle a toujours été dans l’ombre d’Henri, menant avec lui ce même combat pour une société plus juste plus humaine, et contre ce poison du colonialisme, basé sur le racisme. Par contre, avec Henri, nous nous sommes constamment retrouvés côte à côte depuis près d’une quinzaine d’années pour combattre les séquelles du colonialisme, ses nouvelles formes moins visibles. Un domaine nous a tout particulièrement, naturellement, rapprochés : la question de la torture. Quand j’ai eu 20 ans, c’était déjà la Guerre d’Algérie, depuis presque 4 ans, et la bataille d’Alger avait été "gagnée" par l’Armée, du moins c’est ce qu’on entendait sans cesse comme propagande. Comme la majorité des jeunes de mon époque partir pour 2 ans et plus "faire la pacification" en Algérie n’était pas la tasse de thé. Je venais de lire la version clandestine éditée par un hebdomadaire (la version des Editions de Minuit ayant été interdite et saisie) de la Question. J’avais eu alors l’impression qu’il s’était agit d’un cas exceptionnel, un dérapage de certains militaires et qu’il ne devait pas être possible, 10 ans après la seconde Guerre mondiale que la France institutionnalise ainsi la pratique de la torture, comme l’avaient fait les nazis. En juin 1961, muté dans un bataillon disciplinaire parce que considéré comme "élément subversif", je me trouve affecté à la Villa Susini, à Alger, jusqu’en mars 1962. J’y découvre la réalité de cette institution. Certes, j’y étais affecté comme administratif, et des volontaires zélés étaient toujours prêts à "travailler" les "bougnoules", ces "ratons" qu’il fallait mater pour garder l’Algérie comme des départements français.

En 2000, le débat a été relancé en France à la suite du témoignage de Louisette Ighilahriz paru dans le Monde puis à la fête de l’Huma, débouchant sur l’appel des 12 avec le travail de Florence Beaugé dans le journal le Monde et de notre camarade Charles Silvestre dans l’Humanité. C’est alors que mon témoignage public a été assez remarqué. Et les échanges entre Henri Alleg et moi-même, à ce moment là, n’ont pas été des plus faciles. Il n’admettait pas qu’un militaire, d’autant plus un appelé, ait pu être impliqué dans la torture et n’ait pas refusé. Dans un premier temps, pour lui, tout "tortionnaire" était donc un criminel avec qui la discussion n’était pas possible, et compte tenue de son expérience, cela n’avait rien d’extraordinaire. Grâce à une sorte de médiation avec des amis militants communs, nous nous sommes retrouvés assez rapidement pour mener ensemble ce même combat : reconnaissance et condamnation par les plus hautes autorités de l’Etat de ce crime contre l’humanité commis au nom de la France. Vint une seconde petite difficulté de relation avec Henri, quand j’ai mis en cause la version de Pierre Vidal-Naquet relative à la disparition de Maurice Audin, son ami. J’avais exprimé des doutes parce que j’avais eu des "confidences" de témoins de cette période contestant sa mort dans une séance de torture menée par Charbonnier. J’émettais l’idée que ce pouvait être un assassinat. Toutes les personnes viscéralement attachées à ce qu’on connaisse toute la vérité sur ce drame ne pouvaient, à cette époque, accepter une remise en cause de cette enquête de l’historien qui avait tant fait pour que vive le Comité Audin. Rapidement l’objectif d’un même combat a prévalu.
Un nouveau livre, paru il y a quelques semaines, "La vérité sur la mort de Maurice Audin" écrit par Jean-Charles Deniau met à jour les confessions du sinistre Aussaresses. Certes, des interrogations existent encore : Aussaresses a toujours distillé ses "confidences" avec parcimonie et souvent plus par sous –entendu que très clairement. Il semble, comme pour Massu qu’il ait voulu, avant de mourir, laisser une image de sa personne moins odieuse que celle qui lui collait à la peau, et en "jurant" que c’est sur ordre militaire et politique qu’il a fait exécuter Maurice Audin, il espère qu’on retiendra seulement de lui que c’était un militaire zélé, obéissant, et devant donc se salir les mains, mais, toujours sur ordre. Les justifications exprimées ne tiennent pas : que ce soit un exemple à envoyer aux pieds noirs membres du PCA soutenant la lutte d’indépendance ou un attentat du FLN parce qu’il aurait été tué au couteau, il aurait fallu que le corps soit retrouvé pour que ce soit crédible. Que l’armée justifie la disparition de Maurice par une rocambolesque évasion ôte toute vraisemblance à cette pseudo légitimation de cette exécution. D’autre part l’on sait, par le témoignage de l’officier (De la Bourdonnaye-Montluc) qui va remplacer Aussaresses dans cette période que : "Certains membres de l’équipe que j’avais récupérée étaient devenus complètement fous. Ils avaient pris l’habitude de tuer les prisonniers d’un coup de couteau dans le cœur." La vérité a donc fait un pas sérieux, mais des zones d’ombres persistent : quel est l’assassin ? Une piste plus que sérieuse existe. Qu’est devenu le corps ? Là aussi une présomption nous est fournie. il reste quelques témoins vivants de cette période qui savent. Le gouvernement ne doit pas se contenter des paroles de son ministre Jean-Yves Le Drian selon lequel ce travail continue et qu’il souhaite qu’il aboutisse bientôt, et que l’honneur du gouvernement soit d’avoir contribué à l’établissement de la vérité près de 60 ans après les faits. Le Gouvernement a les moyens d’imposer à l’Armée, pour une fois, de ne pas rester la "Grande Muette" mais de parler. Des officiers de l’époque, encore vivants, savent, ils doivent témoigner, même s’ils n’ont aucune responsabilité dans ce cas précis, et s’ils doivent mettre en cause certains des leurs. Le Gouvernement actuel doit permettre que les archives des conseils des ministres, des ministères concernés soient ouvertes aux historiens, pour connaître la part de responsabilité de la classe politique d’alors.

Nous devons donc poursuivre ce combat qu’a mené pendant tant d’années Henri. Il n’est pas possible, alors que dans quelque mois on assistera au 60ème anniversaire du déclenchement de cette Guerre de libération que la France ne reconnaisse pas, ne condamne pas les crimes commis en son nom. On avait pu avoir quelques espoirs avec la Campagne "la Changement c’est maintenant". Mais les illusions sont perdues. Le Candidat Hollande signait une pétition demandant que les plus hautes autorités reconnaissent et condamnent le crime d’état qu’est le 17 octobre 1961. Le Président Hollande est devenu amnésique. Dans son voyage, il y a un an en Algérie, il a "oublié" de reconnaitre et de condamner les crimes contre l’humanité et les crimes d’état que sont le colonialisme, le 17 octobre 1961, le 8 février 1962 à Charonne, les tortures, les viols, les corvées de bois, les crevettes Bigeard, les villages rasés au napalm, l’utilisation des gaz (Sarin et Vx) les essais nucléaires à Régane… Même le recueillement Place Maurice Audin qui n’avait été rajouté sur le programme officiel que la veille du départ fut une occasion ratée : il n’a pas été question de condamnation de cette institution de la torture qu’avait mise en place l’Etat français en Algérie. Sur ce sujet le sarkozisme continue. Le conseiller militaire de l’Elysée trouve normal qu’une stèle érigée sous la responsabilité de Morin, il y a 4 ans, trône toujours dans la caserne de Pau, là ou l’on forme les jeunes recrues parachutistes. Cette stèle honore un colonel, putschiste, condamné à mort par contumace pour son activité OAS. Il faut dire que ce conseiller est le même que sous Sarkozy. Nous n’oublions pas le scandale de l’honneur rendu à Bigeard et ses crevettes par un ministre de la République. Nous n’oublions pas non plus que des courriers ont été envoyés de l’Elysée à des organisations pro-OAS pour leur dire qu’ils n’ont pas à s’inquiéter parce que certes le 19 mars est devenue la date officielle pour commémorer la fin de la Guerre d’Algérie mais qu’il n’était pas question d’abroger le 5 décembre où ils pourraient continuer de se retrouver. La gauche au pouvoir persiste donc..

Alors, comme vous le voyez, rien que sur la question algérienne, la 9ème édition de la semaine anticoloniale, à elle seule, aurait ses raisons de poursuivre sa réflexion, ses actions, et de faire réagir la société française pour contester une politique qui reste très imprégnée par l’idée coloniale. La Françafrique, certains disent même maintenant la Françoisafrique, continue de plus belle. Le tapis rouge a été déroulé à l’Elysée pour tous les dictateurs africains, sans exception, le premier étant évidemment Bongo. Les interventions au Mali ou en Centrafrique sont dans cette continuité. Depuis les indépendances la France est intervenue militairement en Afrique plus de 50 fois (53 ou 55) en gros une fois par an sur ce continent. Avec le franc CFA, contrôlé par les banques françaises omniprésentes dans ces pays, l’économie est dépendante du bon vouloir français. C’est pourquoi il avait été dévalué, sans l’avis, bien évidemment des intéressés, de 50% le 11 janvier 1994, créant ainsi une catastrophe économique, sociale, sans compter que les dettes plusieurs remboursées continuent de courir. Le système Focard institué par De Gaulle après les indépendances juridiques a mis en place ou maintenu, généralement par la corruption, des dictateurs serviles. La France, du moins notre gouvernement, a donc décidé de jouer le gendarme en Afrique, déstabilisant les états pour permettre d’assoir une présence de type colonialiste, par mercenaires interposés. Cela permet aux multinationales Total (autrefois Elf), Bollorée, Aréva et autres de piller à bon compte les richesses naturelles : or, métaux précieux, pétrole, gaz, uranium… sans que les populations puissent en profiter. Cela a un coût très élevé parce que l’armée dispose de milliers de militaires au Mali et en Centrafrique, mais 4 ou 5 fois plus pour assurer la logistique en arrière. Il n’y a pas d’économies dans ce domaine, c’est pour cela qu’il faut couper des dépenses dans le nombre de fonctionnaires, dans les servies publics !!!…
Avec en particulier le travail du mercenaire Bob Denard et ses équipes, dont l’expérience s’est forgée en Afrique, la France a recolonisé l’ile de Mayotte une des 4 principales iles de l’état indépendant des Comores. Et ce département n’aura que dans une vingtaine d’années les mêmes droits (déjà minorés) des autres départements d’outre-mer. Là bas, la France a la terrible responsabilité d’organiser le plus grand cimetière marin de l’Océan. Mais, l’important, c’est l’installation d’une base militaire !!!

Le référendum aura-t-il lieu en Kanakie en 2014, comme cela était prévu avec les accords Rocard ? Le voyage de Hollande en Turquie va-t-il permettre de faire avancer sérieusement l’enquête sur les assassinats des 3 militantes Kurdes tuées en plein Paris, il y a un an. La diplomatie française va-t-elle condamner les procès inique des 23 militants sahraouis lourdement condamnés, il y a juste un an. Le Quai d’Orsay n’avait pas de réponse à nous donner pour qualifier ce procès inique. Va-t-il continuer de soutenir la politique du Maroc de vouloir annexer ce territoire et de considérer que les droits de l’homme sont désormais correctement respectés ? Il y a le problème palestinien avec cette colonisation israélienne qui ne cesse de grignoter les territoires de ce peule. La France va-t-elle enfin intervenir politiquement pour qu’une solution pacifique puisse enfin être mise en place en imposant à Israël d’appliquer enfin les résolutions de l’ONU. La question des Tamouls doit également nous interpeller. Un meurtre toujours non élucidé a aussi été perpétré à Paris, il y a moins de 2 ans je crois.

Les habitants des territoires et départements d’outremer, même s’ils sont considérés comme Français restent des citoyens de seconde zone.

Le débat sur l’identité nationale lancé par Sarkozy, il y a 4/5 ans, porte ses fruits maintenant, il a aggravé les réflexes racistes, xénophobes, libérant la parole, facilitant les actes consécutifs. L’objectif était de stigmatiser les étrangers, les enfants d’immigrés, les musulmans… Une expression significative montre à quel point l’idée coloniale continue d’imprégner le subconscient national : jeune ou français issu de l’immigration ne désigne pas les enfants d’italiens, de portugais, de polonais ou de hongrois, parce que eux sont automatiquement considérés comme français à part entière, mais ceux qui ont une peau foncée, un prénom ou un nom "trahissant" l’origine de parents nés dans une quelconque ex-colonie ou même dans les DOM-TOM. Ceux là restent toujours considérés comme des sous-citoyens. Alors comment s’étonner que dans cette population discriminée pour ces origines les souffrances ne soient pas difficiles à vivre, qu’une envie de révolte ne soit pas latente. Dans certains quartiers que je connais bien, le contrôle au facies reste la règle. Le colonialisme s’est toujours nourri du racisme.

Une partie du programme de cette semaine anticoloniale figure dans cette plaquette, mais d’autres initiatives se rajoutent sans cesse, on les trouvera sur le site www.anticolonial.net .
3 Manifestations sont programmées :
-  Les 15 et 16 février le "Salon Anti-colonial" à la Belleviloise (21 Rue Boyer à Paris).
-  Une le 27 février pour interpeller le gouvernement un an après le procès des sahraouis
-  Une le 1er mars Place de la République pour dire non au colonialisme, non au racisme.

Une quatrième est prévue : un colloque sur le thème "Regards croisés sur la Guerre d’Algérie", avec la proposition d’un geste symbolique fort pour le 60ème anniversaire du déclenchement de cette guerre de libération.

Nous pensons qu’il serait nécessaire qu’un musée du colonialisme soit réalisé en France.

Nous renouvelons un serment, ce combat qu’Henri a mené pendant des dizaines d’années, nous allons le poursuivre de toutes nos forces, avec la même énergie qu’il y mettait, c’est l’honneur de la France qui est en jeu.

Intervention de Pierre Laurent

Gilberte Serfaty et Henri Alleg – auxquels nous rendons hommage ce soir ont choisi, très jeunes, de vivre en femme et en homme libres, debout et en marche vers l’avenir, main dans la main, mais aussi, main tendue à toutes les femmes et à tous les hommes, leurs sœurs et frères d’où qu’ils viennent, que le fascisme et la colonisation entendaient réduire en domination ou à néant.

Gilberte et Henri, ont choisi, très jeunes, de mener ce grand combat pour l’émancipation humaine en devenant communistes, et en rejoignant le Parti communiste français et le Parti communiste algérien.

Avec leurs camarades, ils n’ont pas seulement fait l’histoire du mouvement communiste et ouvrier mais l’histoire de France et l’histoire de l’Algérie.

Lors-qu’Henri nous a quittés l’été dernier, j’ai dit qu’il avait été et demeurait de ceux qui ont fait et font l’honneur de notre nation. Je pèse mes mots, et j’ajoute l’honneur de la République. Nous leur rendons hommage ce soir, au lendemain du sinistre anniversaire du 6 février 1934, à la veille de l’anniversaire du massacre de Charonne, et au moment où la droite et l’extrême droite françaises font à nouveau souffler sur le pays le vent mortel de la haine. Ce vent mauvais qui souffle aussi un peu partout en Europe, et que nous ferons tomber par notre combat résolu. Nous y associons, à cet hommage, Maurice Audin et sa femme Josette, car le combat pour la vérité sur l’assassinat de Maurice Audin reste notre exigence et nous le gagnerons aux côtés de Josette.

Cet hommage, ce soir, dit à ceux qui doivent l’entendre qu’ils n’avanceront pas plus loin, sans nous trouver sur leur route. Qu’à leurs cris de haine, nous répondrons par des chants de fraternité ; qu’à leurs hurlements incohérents, nous répondrons par des paroles sensées ; qu’à leurs gestes de violence, nous répondrons par la force du nombre et de la raison ; qu’à leurs projets destructeurs, nous répondrons par de nouvelles conquêtes sociales et démocratiques qui les désarmeront ; et qu’à leurs guerres, nous répondrons par la solidarité et l’internationalisme.

Le combat nous prendra le temps qu’il faudra, mais je sais que nous le remporterons.

Leur offensive est en marche, prête à broyer la République, la République qu’ils haïssent tant – mais ce que je sais aussi, c’est que le peuple de France ne se laissera pas faire, que nous trouverons les forces dans la gauche des communistes, des socialistes, des écologistes, des travailleurs de toutes conditions, qu’importe nos partis– pour faire front, comme d’autres générations surent le faire il y a 80 ans.

Oui, nombreux sont les démocrates et les républicains qui n’ont pas l’intention de regarder sans rien faire la terreur, l’injustice et la bêtise régner. Nous combattrons les politiques ultralibérales dictées par les intérêts du capitalisme mondial financiarisé, et nous combattrons l’extrême droite et la droite anti-républicaine et revancharde qui font de la crise le prétexte à l’avancée de leur entreprise de division et de domination.

À celles et ceux qui depuis quelque temps, dimanche après dimanche, s’emparent de nos rues pour vomir le genre humain, je veux donner un conseil de lecture. Il s’agit d’un ouvrage du XVIe siècle, cela devrait leur plaire puisqu’ils sont convaincus qu’il nous faut retourner aux temps antiques pour que tout « rentre dans l’ordre ». Il s’agit d’un passage du Discours de la servitude volontaire, rédigé entre 1546 et 1548 par Étienne de La Boétie : « Cette bonne mère [nature] nous a donné, à tous, toute la terre pour demeure, puisqu’elle nous a tous logés dans la même maison ; nous a tous formés sur le même modèle afin que chacun pût se regarder et quasiment se reconnaître dans l’autre comme dans un miroir ; puisqu’elle nous a fait à tous ce beau présent de la voix et de la parole pour mieux nous rencontrer et fraterniser et pour produire, par la communication et l’échange de nos pensées, la communion de nos volontés ; puisqu’elle a cherché par tous les moyens à faire et à resserrer le nœud de notre alliance, de notre société, puisqu’elle a montré en toutes choses qu’elle ne nous voulait pas seulement unis mais tel un seul être ; comment douter alors que nous ne soyons pas tous naturellement libres, puisque nous sommes tous égaux ? Il ne peut entrer dans l’esprit de personne que la nature ait mis quiconque en servitude, puisqu’elle nous a tous mis en compagnie. À vrai dire, il est bien inutile de se demander si la liberté est naturelle, puisqu’on ne peut tenir aucun être en servitude sans lui faire tort : Il n’y a rien au monde de plus contraire à la nature, toute raisonnable, que l’injustice. La liberté est donc naturelle ; c’est pourquoi, à mon avis, nous ne sommes pas seulement nés avec elle mais aussi avec la passion de la défendre. »

Au cours de toute leur existence, sans faillir, au mépris du danger qui a pu menacer leur vie, Gilberte et Henri ont porté haut cette passion pour la liberté, la liberté de tous les hommes, de toutes les femmes, de tout le genre humain, et sur tous les continents. Leur passion pour la liberté était inextricablement liée aux impératifs de justice et de vérité, et d’égalité et de fraternité. Leur passion pour la liberté leur ouvrit le pas pour changer le monde, la vie, construire un monde meilleur. En écho à La Boétie, il y a dans le discours à la jeunesse de Jean Jaurès, prononcé à Albi en 1903, ce qui fut la trame de générations de communistes dans le XXe siècle, au premier rang desquels, Gilberte et Henri : « Ce qui reste vrai, à travers toutes nos misères, à travers toutes les injustices commises ou subies, c’est qu’il faut faire un large crédit à la nature humaine ; c’est qu’on se condamne soi-même à ne pas comprendre l’humanité, si on n’a pas le sens de sa grandeur et le pressentiment de ses destinées incomparables. »

Et Gilberte et Henri ont compris, ont embrassé, l’humanité. Tous leurs combats en témoignent. Et évidemment, leur engagement révolutionnaire au parti communiste.

Parce que communistes, Gilberte et Henri étaient internationalistes ; parce que communistes, Gilberte et Henri ont combattu le colonialisme et ses horreurs ; parce que communistes, Gilberte et Henri ont défendu la vérité contre tous les mensonges, tous les secrets d’État et contribué à ce que la société française regarde en face la réalité de sa politique coloniale ; parce que communistes, Gilberte et Henri ont voulu rassembler, ils ont voulu l’union de toutes les forces de transformation sociale et d’émancipation pour défaire le colonialisme français ; parce que communistes, Gilberte et Henri ont voulu contribuer aux jours heureux d’une Algérie libre et indépendante.

Leur contribution respective est passée par l’action, et par l’écriture, qui est en soi une forme d’action. Henri par le journalisme à Alger républicain puis à l’Humanité, Gilberte par son travail d’historienne. Une belle vie de journaliste, une vie rare que d’avoir travaillé pour ces deux grands quotidiens ; une belle vie de chercheuse, une vie rare, que d’avoir consacré toute son intelligence et son énergie à la réhabilitation des époux Rosenberg, puis à sauver la vie de Mumia Abu-Jamal.Il y eut La Question qui révéla au grand jour les atrocités de l’armée française en Algérie. Ce livre – frappé en 1958 par la censure pour "participation à une entreprise de démoralisation de l’armée ayant pour objet de nuire à la Défense nationale" – fut écrit dans des circonstances terribles : il fut d’abord le témoignage de la part irréductible de dignité et de liberté que nul assassin ni tortionnaire ne pourra jamais arracher à celui ou celle qu’il prend pour cible. La Question demeure ce témoignage d’un passé que les autorités françaises ont mis trop longtemps à assumer mais aussi le témoignage du courage et de la résistance de ceux, Algériens et Français, qui s’opposèrent au régime colonial et à sa barbarie, et qui le mirent en échec.Publié dans des circonstances d’une grande ingéniosité et diffusé sous le manteau, ce livre demeure, aux côtés du « J’accuse » de Zola, un texte fondamental d’une importance qui dépasse sa propre époque et son cadre historique et géographique. On l’a lu dans les prisons turques aux temps des dictatures militaires, on l’a lu aux États-Unis dont le président avait pourtant promis de fermer Guantanamo. Ce texte demeure ainsi, pour longtemps, aussi longtemps que pèsera sur l’espèce humaine le joug de la barbarie, un manifeste pour la dignité du genre humain et de ses droits fondamentaux inaliénables.

Et puis il y eut les travaux et l’engagement de Gilberte pour rendre justice aux époux Rosenberg, condamnés à mort et exécutés pour espionnage au profit de l’URSS – une sentence de mort dont on a su dès 1975 qu’elle « avait été décidée un mois avant l’ouverture du procès, que le juge travaillait à son avancement, que le dossier était vide et le FBI avait fait pression sur les témoins ». Si la vérité historique sur le procès des époux Rosenberg demeure un combat, le travail militant de Gilberte au sein de l’Association pour le réexamen de l’affaire Rosenberg, association domiciliée au MRAP, fut incontournable pour maintenir éveillée l’exigence de vérité et de justice pour les Rosenberg, leurs fils, les communistes américains mais aussi pour Mumia Abu-Jamal accusé d’un crime qu’il n’a pas commis mais en fait toujours en prison pour son engagement politique. Dans chacun de ces combats, comme dans celui de la solidarité internationale avec la lutte contre l’apartheid, Gilberte et Henri ont cheminé ensemble, pouvant compter l’un sur l’autre, et faisant en sorte qu’on puisse toujours compter sur eux. Sans jamais se départir de leur gentillesse, de leur douceur, de leur générosité, ce sont vérité, courage et justice qui ont en permanence guidé leur action – y compris vis-à-vis de leur parti et de leurs camarades. Gilberte et Henri ont traversé des débats du mouvement communiste de ces dernières décennies avec passion, avec lucidité, sans jamais accepter ce qui apparaissait à leurs yeux comme un possible renoncement aux nécessités du combat de classe. Dans un entretien publié en 2010 dans son journal, l’Humanité, Henri répondait ainsi à la question qui lui était posée sur la fidélité à l’idéal communiste : « Des choses auxquelles nous avons sincèrement cru ont été cruellement
démenties par l’histoire. Moi aussi, j’ai fait le point. Mais je crois que les désillusions ne doivent pas ébranler notre conviction que l’on peut changer le monde. Notre rôle de révolutionnaire n’est pas, désormais, de s’acheter un équipement complet pour aller à la pêche le dimanche. Pourquoi de telles fautes, de telles erreurs ont-elles été commises ? Nous devons tirer notre propre bilan de ces expériences historiques, sans se rallier docilement au discours de ceux qui nous ont toujours combattus. On le voit aujourd’hui : la crise du capitalisme met à mal ceux qui présentent ce système comme indépassable. Il nous faut poursuivre ce combat pour une autre société. Il n’y en a pas d’autre qui vaille. »

Chers André et Jean, si vous me le permettez, je veux faire miens ces mots lucides et déterminés de votre père, un camarade dont nous porterons longtemps l’héritage bien vivant.

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