Henri POUILLOT
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Vers une recolonisation du Mali par la France ?
Pourquoi la France a interdit l’entrée de son territoire à madame Aminata Dramane Traoré,

Une tribune parue dans l’Humanité du 17 Mai 2013

Article mis en ligne le 26 mai 2013
dernière modification le 4 juin 2013

par Henri POUILLOT
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Sous le manteau de la lutte antiterroriste, les autorités françaises mènent une offensive de recolonisation au Mali

Par Demba Moussa Dembélé,
Vice-président du Réseau international Frantz Fanon,
Ligue internationale de la lutte des peuples (Dakar, Sénégal).

La France aurait interdit l’entrée de son territoire à Madame Aminata Dramane Traoré, du Mali !
Le prétexte en serait sa critique de l’intervention française dans la crise que vit son pays depuis plus d’un an. Mais une analyse des causes profondes de cette crise permettra de comprendre le bien-fondé des positions de madame Aminata Traoré.

Les origines de la crise malienne

En effet, la France et les pays occidentaux portent une lourde part de responsabilité dans la crise que vit le Mali. Ses causes immédiates sont l’agression impérialiste de l’Otan, sous la houlette de la France, des États-Unis et de la Grande-Bretagne, contre la Libye, qui a abouti à l’assassinat du président Kadhafi. Car les hordes du Mouvement national pour la libération de l’Azawad (MNLA) sont venues de Libye avec leurs armes lourdes et des équipements sophistiqués, avec la complicité et l’appui des puissances occidentales. Et ce sont ces forces qui ont déclenché les hostilités contre l’armée malienne pour assurer «  l’indépendance  » d’une partie du nord du Mali.

Le MNLA, qui avait le plein soutien de la France de Sarkozy, continue d’en bénéficier sous Hollande, comme le montre la collaboration entre les éléments de ce mouvement avec les militaires français sur le terrain. En effet, le MNLA interdit l’entrée de Kidal à l’armée malienne et refuse de désarmer. Les déclarations très vagues des ministres français des Affaires étrangères et de la Défense visent à conforter le MNLA dans son attitude de refus. Et certains de ses dirigeants étaient logés – peut-être le sont-ils encore ? – à Ouagadougou, sous la protection de Blaise Compaoré, devenu une des pièces maîtresses des basses œuvres de la France en Afrique de l’Ouest, comme on l’a vu dans les crises ivoirienne et guinéenne.

C’est le MNLA qui a ouvert la voie aux autres groupes, comme Ansar Dine et le Mujao. La facilité avec laquelle les hordes du MNLA et ces groupes ont pu venir à bout de l’armée malienne s’explique par la déliquescence de l’État malien, malmené et détruit, comme la plupart des États de la sous-région, par les cures d’austérité imposées par la Banque mondiale et le Fonds monétaire international (FMI), dans le cadre des plans d’ajustement structurel de triste mémoire. Soumaïla Cissé, ancien ministre des Finances du Mali sous la présidence de Alpha Oumar Konaré, disait, dans une interview à un quotidien sénégalais, que pendant des années le budget consacré aux domaines de souveraineté – forces armées, affaires étrangères et Justice – ne dépassait guère 3 % du budget national ! Dans ces conditions, on comprend pourquoi l’armée malienne – tout comme celles des autres pays de la sous-région – est dans un état de dénuement, voire de délabrement, total.

Cet état de délabrement de l’armée malienne est le reflet de celui de décomposition avancée de l’État malien lui-même, quand on sait que l’armée est une de ses composantes essentielles. Et cette déliquescence de l’État malien est l’une des illustrations éclatantes de la faillite du modèle néocolonial et du paradigme néolibéral, inauguré par les politiques désastreuses imposées par la Banque mondiale et le FMI, il y a de cela plus de trois décennies.

Intervention contre le terrorisme ou tentation de recolonisation ?

Comme on le voit, donc, la responsabilité de la France et des pays occidentaux est entière dans ce qui arrive au Mali. Tout comme celle de ce qu’on appelle «  la classe politique  » malienne, dont la plupart des membres ont épousé les thèses néolibérales et se sont interdits de réfléchir par eux-mêmes au devenir de leur pays. Par ailleurs, la complicité de la France avec le MNLA ne peut que conforter les soupçons, les critiques de celles et de ceux qui pensent que les vraies raisons de son intervention n’ont rien à voir avec la présentation qu’en fait la propagande officielle, à savoir une action visant à «  sauver le Mali  » des groupes «  terroristes  ».

Monsieur Laurent Fabius, ministre français des Affaires étrangères, aurait même dit que "sans l’intervention de la France, il n’y aurait plus de Mali". Une affirmation grotesque et mensongère qui en dit long sur l’attitude de la France à l’égard de ses anciennes colonies.

En réalité, la propagande officielle sur cette intervention, qui aurait été faite «  à la demande des autorités maliennes  », a été mise à mal par l’hebdomadaire français le Nouvel Observateur, en date du 7 février 2013. Selon cet hebdomadaire, cette intervention était programmée pratiquement dès l’installation de François Hollande à l’Élysée, en mai 2012. L’avenir des intérêts français au Mali et dans la sous-région, avec notamment l’uranium du Niger exploité par Areva, est l’aiguillon principal de cette intervention. Donc, celle-ci est essentiellement motivée par la nécessité de protéger les intérêts stratégiques et économiques de la France !

D’ailleurs, l’intervention est en train de prendre l’allure d’une véritable entreprise de recolonisation du Mali. En effet, François Hollande a dit qu’il serait "intraitable" avec les "autorités" maliennes pour l’organisation d’élections – une farce grotesque dans les conditions actuelles –, début juillet, pour doter le Mali d’institutions «  légitimes  » ! Mais légitimes aux yeux de qui ? De la France ou du peuple malien ? Ce risque de recolonisation est renforcé par l’annonce de l’ouverture d’une "base militaire permanente" au Mali au nom de la "lutte contre le terrorisme" ! Ce que le président Modibo Keïta avait refusé à de Gaulle, Hollande va l’obtenir des "autorités" maliennes !

La France s’est déshonorée

Les révélations du Nouvel Observateur, la complicité des militaires français avec le MNLA et les déclarations de François Hollande et de ses principaux ministres ne font que confirmer les analyses de madame Aminata Traoré et des autres patriotes maliens qui n’ont pas succombé à la propagande officielle française relayée par certains médias africains et les dirigeants de la Cedeao. La faute de madame Aminata Traoré est d’avoir exposé les véritables raisons de l’intervention française et les risques de recolonisation de son pays.

Sans doute, beaucoup de gens ne manqueront pas de se demander ce que la France espère gagner en prenant une décision aussi stupide contre madame Aminata Traoré. La France ne peut que ternir davantage son image auprès des intellectuels et citoyens africains. N’est-ce pas François Hollande qui voulait «  corriger  » le désastreux discours de Dakar de son prédécesseur, Nicolas Sarkozy, qui avait soulevé l’indignation générale en Afrique ? Avec cette décision honteuse et insensée de barrer l’entrée sur son territoire à madame Aminata Traoré, c’est raté. Car Aminata Traoré est une des figures de proue de l’intelligentsia africaine engagée et un des symboles puissants d’une Afrique debout, fière et digne.

Avec cette décision, la France s’est déshonorée, en interdisant son territoire à une intellectuelle de cette envergure. La patrie de Jean-Paul Sartre, le philosophe qui a dominé son siècle et a été de tous les combats pour l’émancipation des peuples opprimés, a définitivement perdu son lustre et son rayonnement intellectuel. Oui, la France est vraiment tombée très bas, avec la montée inexorable de la xénophobie et du racisme. Une France où l’on ose célébrer " les bienfaits de la colonisation" ! Aimé Césaire, ils n’ont manifestement pas lu ton magistral et mémorable Discours sur le colonialisme !

La réalité est que la France, empêtrée dans des problèmes économiques et sociaux insolubles, est tentée par le démon de la recolonisation. C’est pourquoi elle redoute la critique, l’opposition, en particulier de la part d’intellectuels africains, à plus forte raison quand son entreprise de recolonisation se présente sous le manteau de la lutte contre le terrorisme !

Le tort d’Aminata Traoré et de ceux qui partagent ses analyses, c’est d’avoir déconstruit ce discours antiterroriste en dénonçant l’intervention française – et celles des autres pays occidentaux –, au Mali et ailleurs en Afrique, comme faisant partie d’une stratégie globale visant à contrôler les ressources des pays africains pour tenter de sortir de la crise du capitalisme que d’aucuns assimilent à une crise de civilisation.

Mais François Hollande, Laurent Fabius, Manuel Valls et les autres doivent savoir qu’il y a des milliers d’Aminata Traoré en Afrique et dans la diaspora. Des Africaines et Africains qui ont pu s’arracher à l’idéologie néocoloniale et qui se battent pour construire une «  Afrique libre et digne  », comme l’appelait de ses vœux Thomas Sankara !

Demba Moussa Dembélé

P.S. :

La Françafrique semble avoir encore de beaux jours, malgré l’engagement du Candidat Hollande promettant la fin de cette politique colonialiste.

Peut-être fallait-il comprendre que le slogan d’alors "le changement, c’est maintenant", voulait dire "le changement, ce n’est pas à l’ordre du jour !!!"

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