Henri POUILLOT
Guerre d’Algérie, Colonialisme...
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Mon interview dans le journal El Moudjahid
du 5 juillet 2012

Cette interview avait été donnée le 30 mai 2012, elle est parue dans le dossier spéial concernant le 50ème anniversaire de l’Indépendance de l’Algérie

Article mis en ligne le 6 juillet 2012

par Henri POUILLOT
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Henri Pouillot, un militant des droits de l’homme, antiraciste et anticolonialiste, fut, durant notre guerre de libération, appelé dans l’armée française pour accomplir son service militaire de juin 1961 à mars 1962. Il a été affecté dans la tristement célèbre villa Susini, un bâtiment qui a servi de lieu de tortures et d’internement des membres du FLN. Il a décrit son expérience douloureuse, on s’en doute bien, dans deux ouvrages qu’il a rédigés, intitulés respectivement la Villa Susini et Mon combat contre la torture. Dans l’interview qu’il nous a accordée, il revient sur ce tragique recours à la « question », le nécessaire combat à mener contre toutes les formes d’oppression, de racisme, le révisionnisme qui s’opère en France, actuellement.

Vous avez été affecté à la villa Susini à Alger. Aviez-vous été témoin des tortures ?
Oui, pendant la Guerre d’Algérie, j’ai été affecté de fin juin/courant juillet 1961 jusqu’au 12 mars 1962 (date de mon rapatriement vers la métropole) à la villa Susini à Alger. En principe, j’étais chargé des questions d’intendance, de secrétariat, gestion du fichier des Algériens supposés être des responsables du FLN… Mais, c’était une petite équipe qui était basée dans ce cantonnement, et il m’est arrivé d’être obligé de descendre dans les salles de torture, en particulier pour prendre des notes lors des "interrogatoires". Et, même si je n’étais pas dans la cave, les cris de suppliciés étaient tels que l’on avait quand même l’impression d’être tout près de la table de torture.
Même si je n’ai jamais eu une participation réellement active à ces séances de torture, il n’en reste pas moins que j’ai eu conscience d’avoir une part de responsabilité, parce que je n’ai pas su, pas pu… échapper à cet enfer. Ce sont des souvenirs toujours difficiles à évoquer tant ils ont été à la source de traumatismes qui ne peuvent s’effacer, même avec le temps. Il faut apprendre à vivre avec, comme avec un handicap contracté à la suite d’un accident. C’est difficile à expliquer, surtout en quelques mots, tellement cela est impossible à décrire du fait de l’horreur, de la complexité de ce vécu.

La villa Susini est un lieu symbolique de la répression. Dans quel sens ?
Pendant la Guerre d’Algérie, la villa Susini a été le seul centre, à Alger, où la torture a été pratiquée sans interruption du début en 1954 jusqu’en 1962. Pendant la période de la Bataille d’Alger, c’était le lieutenant Jean-Marie Le Pen qui y sévissait, et qui a expliqué avoir été très fier d’avoir pu être décoré de ses exploits militaires en Algérie dans cette villa. En décembre 2001, lorsque je suis revenu pour la première fois visiter ce lieu, j’y ai retrouvé, au sol de la cave, les traces des cloisons des cellules qui avaient été démontées. Le puits, sur le côté de la villa, en bordure du mur du téléphérique, avait été muré. Personne ne saura combien de cadavres d’Algériens y auront pourri. Ce sont les deux seuls changements que j’y ai vus. Dans cette villa, ce sont des milliers d’Algériens qui y ont été torturés, et certains jusqu’à la mort. De nombreuses Algériennes y ont été également torturées, et comme le dit Louisette Ighilahriz, y ont subi les pires outrages.
A l’occasion de ce voyage (pour le reportage sur France 2 d’"Envoyé Spécial"), j’ai eu ce témoignage d’un chauffeur de taxi algérois qui pendant des dizaines d’années trouvait toujours un prétexte à donner à ses clients pour contourner, sans passer devant cette villa, tellement son séjour l’avait profondément marqué. Cet exemple, à lui seul, est la démonstration de ce symbole que représente, dans la mémoire des Algériens, et en particulier des Algérois, ce sinistre endroit.

Comment concevez-vous le combat contre le racisme et l’anticolonialisme ?
C’est en arrivant en Algérie que j’ai découvert la réalité du racisme, généré par la pratique coloniale. Le colonialisme et le racisme se sont toujours confondus. Le tutoiement des Algériens par les militaires, par beaucoup de pieds- noirs, n’avait rien d’une certaine forme d’amitié, mais l’expression d’une adresse pleine de mépris, envers un "sous-homme", ceux qui étaient désignés comme des indigènes. Les termes employés de FSNA (Français de souche nord- africaine) et de FSE (Français de souche européenne) étaient bien la concrétisation de cette différenciation de qualification, de reconnaissances des droits…
Avec la culture inculquée par l’école laïque, en France, avec la valorisation de cette notion des droits de l’homme, dont notre pays revendiquait (en) être un exemple à suivre, cette différence raciste, liée aux origines, m’était donc profondément choquante, révoltante… C’est de là que m’est venue cette prise de conscience de mener une lutte contre cette perversion idéologique.
Aujourd’hui en France, des relents de cette nostalgie coloniale trouvent un écho jusque dans les plus hautes sphères de l’Etat. La loi du 23 février 2005 n’est pas un accident de parcours, mais la traduction d’une volonté politique de réhabilitation de cette idéologie. Elle est parfaitement en cohérence avec une politique de xénophobie d’État, moyen de distiller le poison du racisme et de tendre ainsi à opposer des catégories de citoyens parce qu’ils semblent différents.
Cette relance d’une certaine volonté de réhabilitation de l’idée coloniale remonte aux années 2001/2002 avec la relance du débat autour des droits de l’homme bafoués pendant la Guerre d’Algérie et tout particulièrement de la torture. Dans un premier temps, alors qu’il n’existait qu’une quinzaine (peut-être une vingtaine) de stèles commémorant l’Algérie française, parfois rendant hommage de façon indirecte à l’OAS (1), ce sont une cinquantaine de ces monuments qui s’élevèrent dans les cimetières français à partir de 2003. Le plus scandaleux, c’est que de nombreux maires, principalement UMP ou de cette mouvance, ont fait preuve d’une bienveillance complice. On a vu en particulier citer les 4 condamnés à mort (2) pour leurs actions meurtrières au nom de l’OAS (et condamnés à mort) comme des héros, des martyrs… Ces démonstrations réalisées dans le domaine public sont de véritables provocations à l’idéal républicain.
Depuis les années 1960, il existe toujours une cellule "Françafrique" au Palais de l’Elysée, le siège de la présidence de la République qui orchestre une politique de caractère colonial, même si les anciennes colonies sont devenues juridiquement indépendantes. La plupart ont gardé des liens de dépendance économique et politique imposés par l’État Français. Les discours de Nicolas Sarkozy du 7 février 2007 à Toulon puis du 26 juillet à Dakar en fixent le cadre, la conception. Les "révolutions" du "printemps arabe" sont un pas important dans cette remise en cause. Il suffit de se souvenir du honteux soutien de la ministre Alliot-Marie à Ben Ali, ou de ceux envers Moubarak. Certes, des remises en cause risquent d’être tentées, mais les avancées concernant les libertés publiques, sociales… concédées dans plusieurs pays, en particulier au Maghreb, tournent une page dans l’histoire de ces relations France/anciennes colonies.
C’est pour cela que je participe comme l’un des principaux animateurs d’une semaine anticoloniale se déroulant maintenant chaque année autour de la date anniversaire du 23 février. L’objectif est de coordonner les diverses actions organisées par les différentes organisations partageant (cet objectif du) le rejet du colonialisme.

Comment doit se faire la dénonciation du révisionnisme en France ?
Le colonialisme doit être reconnu comme un crime contre l’humanité et condamné comme tel. Toutes les tentatives tendant à sa réhabilitation doivent être vivement combattues.
Depuis quelques années, nous constatons une volonté politique déterminée des présidents Chirac, mais surtout Sarkozy, de vouloir réécrire l’histoire du passé colonial de la France. La loi du 23 Février 2005, initialement présentée pour répondre à des revendications économiques des harkis, donna des avantages inacceptables à certains pieds-noirs, en particulier ceux qui eurent de lourdes responsabilités au sein de l’OAS. Mais surtout, elle conserve une démarche de réhabilitation du colonialisme. Certes un alinéa de l’article 4 ("les programmes scolaires reconnaissent en particulier le rôle positif de la présence française outre-mer, notamment en Afrique du Nord") a été supprimé, mais il reste dans ce texte des points inacceptables comme la Fondation pour la Mémoire de la Guerre d’Algérie qui est une hérésie, ou la date de commémoration de la fin de la Guerre d’Algérie fixée au 5 décembre qui, elle aussi, n’a aucun sens.

Vous êtes mis en cause par le général Maurice Faivre. Pourquoi ?
Le général Maurice Faivre était officier pendant la Guerre d’Algérie, et en 5 ans il s’y est forgé une "expérience" et prétend être un "expert" en renseignement militaire. Dans son livre le Renseignement dans la Guerre d’Algérie, de fait, il légitime la politique de la torture qui y a été pratiquée (3). Il prétend être historien de la Guerre d’Algérie, spécialiste de la Guerre d’Algérie. Il est l’un des responsables du "fameux" Livre Blanc des Combattants, véritable réécriture de l’histoire du colonialisme et des Guerres coloniales, celle de l’Algérie en particulier.
Il a témoigné pour le général Schmitt, dont il est très proche, lors du procès que j’ai intenté à la suite de la mise en cause dont j’avais été l’objet lors du débat du 6 mars 2002 qui suivait la projection du film documentaire de Patrick Rotman, l’Ennemi Intime. A cette occasion, il a justifié que je mentais, que je n’avais jamais été affecté à la villa Susini puisque, selon lui, il n’existait pas de cave où pouvaient se dérouler des tortures dans cet endroit. Les nombreux Algériens qui y ont été torturés apprécieront le sérieux de ces affirmations.
Le 8 avril 2011, lors du débat sur la chaîne de télévision LCP qui suivait la projection du film la Disparition de Maurice Audin (où nous étions invités tous les deux), le général Faivre n’ayant pu développer cette argumentation mensongère me concernant, il la fit publier sur un site ""Etudes Coloniales".
A l’occasion de plusieurs débats publics, j’ai remis en question son sérieux d’historien sur la guerre d’Algérie en évoquant cet épisode. Et donc, un général mis en cause par un simple homme de troupe, ce n’est pas acceptable. Il est même probable qu’il persiste dans cette attitude.

La stèle relookée de Marignane signifie quoi à vos yeux ?
Cette stèle qui veut "honorer" les 4 "martyrs" de l’OAS avait été retirée par décision juridique, mais a été réinstallée. Les inscriptions ont été changées, mais sont autant sujettes à caution : -20 Août 1955 : Près de Philippeville (Skikda), une opération du FLN fait une dizaine de morts, des Européens. Une répression, orchestrée par l’armée française, fera près de 15.000 morts : un scénario proche de celui du 8 mai 45 dans la région de Sétif, Guelma, Kheratta... Le général Aussaresses reconnaîtra, fièrement, il y a juste quelques années, qu’il exécuta sommairement, lui-même, quelques dizaines d’Algériens. - 20 janvier 1960 : ce sont les "Barricades d’Alger", les prémices de la création de l’OAS. 19 gardes mobiles seront tués dans cette insurrection.
- 26 mars 1962 : Une manifestation organisée par l’OAS à Alger, Rue d’Isly (actuellement Larbi Benmhidi), pour contester le cessez-le-feu signé depuis une semaine. Des membres des commandos Delta tireront sur les soldats français, provoquant ainsi une riposte qui fera de nombreuses victimes civiles.
- 5 juillet 1962, sensiblement le même scénario : au lieu de tirer sur les troupes françaises, c’est sur les katibate algériennes qui rentraient dans Oran que les commandos OAS ont tiré.
Mais cette stèle vient d’avoir un autre symbole le 1er novembre 2011. En effet, le président de la République Nicolas Sarkozy a décidé d’élever Jean-François Collin au grade de Chevalier de la Légion d’honneur à titre militaire. Or, ce personnage a un passé tel, que cette promotion est un véritable affront aux valeurs républicaines de la France. En avril 1961, ce lieutenant participe au putsch qui tenta de renverser la république. Il déserta pour rejoindre l’OAS. Il est présenté, dans le livre très documenté, Histoire secrète de l’OAS, de Georges Fleury (disant : "Moi aussi, j’ai été ’Algérie Française’)" page 566 : Ce jeune sous-lieutenant du groupement des commandos parachutistes a participé sous les ordres du capitaine Murat à la prise du Palais d’été d’Alger au soir du 22 avril 1961. Sous le nom de code "Valentin", il a repéré que Yves Le Tac (1) était hospitalisé au Val de Grâce à Paris, il participera à une première tentative d’assassinat, reportée au tout dernier moment, et ce n’est que par miracle que ce gaulliste échappera à l’attentat du 18 février 1962 perpétré par le commando dirigé par le lieutenant Godot, et préparé avec l’aide de JF Collin (2). JF Collin a été emprisonné à l’Ile de Ré pour ses activités dans l’OAS. Il a fait partie du "Maquis de l’Ouarsenis", cette organisation militaire de l’OAS qui rêvait de pouvoir rééditer le putsch manqué d’avril 1961. Accessoirement, il a été également élu conseiller municipal du Front National à Hyères (83). Et le 1er novembre, cette distinction lui a été remise publiquement dans le cimetière de Marignane devant cette stèle. Jean-François Collin décerna cet honneur à ces "martyrs" de l’OAS. Quelle honte !

Vous parlez d’un traité de paix entre les peuples algérien et français ? Comment agir dans ce sens ?
Des liens très forts se sont forgés depuis le début de la colonisation. Un peuplement d’Européens (surtout Français, mais aussi Espagnols, Maltais, Italiens…) en Algérie, Algériens en France métropolitaine ont fait que ces échanges ont enraciné des rapports importants entre les deux pays : familiaux, économiques, sentimentaux, voire parfois nostalgiques...
Depuis la fin de la Guerre d’Algérie, il y a 50 ans maintenant, les plus hautes autorités de la France n’ont toujours pas reconnu et condamné les crimes d’État (17 octobre 1961, 8 février 1962) et les crimes contre l’humanité (tortures, viols, corvées de bois, crevettes Bigeard, villages rasés au napalm… ). Certes les accords d’Evian ont inclu des clauses d’amnistie ne permettant pas réellement de poursuivre les coupables, mais les crimes commis restent des crimes qui ont endeuillé des familles. Et cela ne peut s’oublier.
En France, pour les générations issues de cette immigration algérienne, ces non-dits pèsent lourd dans la conscience collective puisque leurs ascendants ne sont toujours pas reconnus comme des victimes.
Il est nécessaire de tourner la page de l’histoire conflictuelle entre nos deux pays, mais pas par une simple "repentance" française qui reviendrait en fait à ne pas reconnaître la réalité des responsabilités de notre pays pour son passé colonial et les exactions commises pendant la guerre de libération. Je n’ai ni de leçons à donner ni de jugements à porter envers l’Algérie (j’estime n’en avoir pas le droit, c’est aux Algériens de réfléchir sur leur passé). Pour qu’une amitié soit profonde, il ne faut pas qu’il y ait de tabous, il est nécessaire de reconnaître ses erreurs d’un moment, de les condamner pour éviter toute rancœur enfermée qui n’aurait que tendance à revenir à la surface à la première difficulté.

Vous avez adressé une lettre ouverte au président Nicolas Sarkozy. Peut-on connaître la teneur et pourquoi vous la lui avez adressée ?
Je suis intervenu à plusieurs reprises envers Nicolas Sarkozy. La dernière fois, c’était le 12 mars 2011, par une lettre ouverte. Je faisais part de mon indignation en constatant que les valeurs républicaines de la France étaient bafouées par le président de la République et son gouvernement qui réhabilitaient de fait l’OAS et ses responsables. Je citais 3 exemples :
- l’inauguration d’une stèle à l’intérieur d’une caserne de formation de jeunes parachutistes "honorant" un ancien officier déserteur condamné à mort pour son activité OAS ;
- l’inauguration de la stèle "relookée" de Marignane qui est une apologie de l’OAS ;
- une manifestation à Nice commémorant le putsch d’Avril 1961. Je rappelais que quelques mois plus tôt, il avait fait organiser un débat national sur "l’identité nationale" et les valeurs de la République, débat qui avait "dérapé" vers une xénophobie d’État. Et je concluais :" Monsieur le Président de la République, vous êtes le garant des valeurs républicaines de notre pays, vous avez été élu aussi pour cela : votre silence face à de telles forfaitures ne pourrait que s’assimiler à une complicité de votre part. J’attends donc de vous, une réaction républicaine, à la hauteur de ces faits." Je vais de nouveau dans les prochains jours intervenir. Le président Nicolas Sarkozy a osé promouvoir, à titre militaire, Jean-François Collin, chevalier de la Légion d’Honneur, et cette distinction lui a été remise devant la stèle de Marignane.
En conclusion de cette interview, je voudrais dire combien je suis inquiet de ces dérives « colonialistes », de la remise en cause des valeurs de notre République, en particulier dans le domaine des droits de l’homme.

propos recueillis
par M. Bouraïb

Notes

(1) OAS : Organisation Armée Secrète . Cette organisation terroriste organisant tant en Algérie qu’en métropole de nombreux attentats faisant près de 3.000 morts et des dizaines de milliers de blessés. Son objectif était de s’opposer par tous les moyens à ce que l’issue du confit puisse déboucher sur une Algérie indépendante. Cette organisation n’a pas hésité à mettre en cause la légitimité de la République française.

(2) Les 4 condamnés à morts et exécutés sont :
A. Jean-Marie Bastien Thiry qui organisa 2 attentats (pont de Seine et Petit Clamart) contre le Président de la République, le général de Gaulle.
B. Roger Degueldre, responsable des commandos de la mort de l’OAS qui réalisaient les attentats meurtriers.
C. Claude Piegts et Albert Dovecar, les adjoints de Roger Degueldre.
(3) Page 141 de son livre le Renseignement dans la Guerre d’Algérie, le général Faivre ose écrire que "la torture n’a pas été généralisée".

Publié dans :
Henri Pouillot ,
50e anniversaire de l’indépendance

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